Moi, Juliette #extrait 1 L’anonyme intime

Je ne sais précisément à quel moment, ma vie s’est mise à dérailler…je ne pourrais définir à quel instant la magie de l’enfance s’est envolée… 

Était-ce dans cette chambre miteuse, lorsque, pendant cet été adolescent, on m’avait fait la haine et assassiné mon enfant intérieur ou alors était-ce bien avant ? 

J’avais cru mourir souvent, m’étais relevée pourtant, j’avais réussi à reconstruire ma vie, réappris à faire confiance. J’avais offert l’amour qu’il me restait, donné la vie à une petite fée et puiser toute ma force pour combattre mes démons les uns après les autres mais… 

Alors que je me suis mariée il y a seulement quelques mois, tout dérape à nouveau. L’homme que j’ai épousé me dévoile le pire alors que je rêvais du meilleur sans compter cette ombre menaçante qui rôde autour de nous, sans que je ne sache comment la contrer. 

Depuis des semaines, je suis harcelée de messages anonymes, effrayants de précision sur ce qui fait ma vie, actuelle et passée. 

La violence a décidé de prendre sa revanche et s’infiltre à l’intérieur et à l’extérieur de mes murs. 

Je vais devoir la débusquer et reprendre ma vie en main pour ne surtout pas laisser gagner la noirceur. 

Fausses notes #extrait 18 Une anonyme au bout du fil

L’année scolaire se poursuit sans nouvel incident.

Juliette redouble, pas au niveau.

Faut dire qu’elle ne travaille pas beaucoup ; le collège, hormis pour se faire des copains, ça ne la passionne pas vraiment.

Lucille est partie suite à une nouvelle mutation de son père et elle traîne désormais avec Armelle, avec qui elle fume des clopes, piquées à sa mère ou achetées en douce au bureau de tabac, dans les petites rues piétonnes près du collège.

Elles font un peu les 400 coups toutes les deux…

Elle repique donc et refais une 5eme, tandis que sa classe passe en 4eme.

L’année se déroule bien ; elle repart en classe de neige, pas de connards cette fois, juste un petit Antoine qui lui roule ses premières pelles !

Mais son dilettantisme n’est pas au goût de ses parents qui décident de l’inscrire en 4eme dans un collège privé à côté de la maison qui louent   dorénavant.

Nouvelle épreuve pour Juliette, biberonnée à la laïcité que de se retrouver dans un bahut où l’on impose la prière dans certains cours.

Lorsque tous ses nouveaux camarades se plient de bonne ou mauvaise grâce aux « Avé Maria » et « Notre Père », elle fixe le prof et croise les bras en signe de protestation.

 Les mois filent dans une farandole de mauvaises notes, alors de guerre lasse, à force d’être saquée pour rébellion, elle décide un matin de travestir ses convictions et de faire le signe de croix.

Comme elle mime les autres élèves, elle le fait à l’envers à la manière orthodoxe, ce qui lui vaut des éclats de rires étouffés et un regard glacial de son prof principal qui y voit certainement une nouvelle provocation.

Bravo, Juliette, c’était bien la peine !

Mais cette soumission avait noyé l’affront et elle est désormais notée correctement.

Au niveau social, tout se passe bien.

Elle s’intègre à une bande de filles avec qui elle passe tout son temps.

Mais avec les garçons c’est un peu plus « compliqué » : 95B de poitrine à quatorze ans ça attire l’œil et les rires gras, et la finesse caractéristique des mecs en pleine puberté qui l’affublent de l’élégant surnom de « DOUBLE-AIRBAGS ».

Blessée par ce sobriquet qui la couvre de honte, et quitte à être au centre de l’attention pour de mauvaises raisons, elle décide de sortir avec Benjamin, « LE » sportif du collège.

Il passe son temps à jouer au Basket, sent à plein nez la transpiration et a une fâcheuse tendance à embrasser comme un crapaud.

Mais il est gentil, très grand, protecteur et fait ravaler le fiel baveux des boutonneux du bahut.

Quand il quitte le collège à la fin de son année de 3ème, c’est comme dire au revoir à un vieil ami…sauf qu’ils se roulent des pelles et se tiennent par la main.

Année de 3ème :

Elle bosse seulement dans les matières qu’elle préfère, le Français et la Physique-Chimie : avec une prof qu’elle adore ; Mme ROBERT. 

Les relations se crispent de plus en plus entre Juliette et ses parents face à des notes qui ne sont pas au niveau qu’ils espèrent.

Pour eux, la réussite, scolaire, professionnelle et sociale, doit être au centre de toutes les préoccupations, à l’instar de Fanny qui, du haut de ses huit ans, passe tout son temps libre le nez plongé dans des bouquins d’adultes (Bernard WERBER ?!? Sérieux ?) ou à arracher des plaintes agonisantes à son violon martyre.

Amendes salées #extrait 2 Une anonyme au bout du fil

29 ANS PLUS TARD

Juliette soupire en enfilant son casque téléphonique sur ses longs cheveux bruns.

Encore en retard comme d’hab….

Sa cheffe lève un œil de ses écrans de flicage et sourit, habituée.

De toute façon que dire ? Si ce n’est que ces cinq minutes de retard se déduiront encore de son pauvre salaire.

On dit que la vie est la science des choix, mais elle est plutôt du genre lit­téraire, bohème ; pas de sciences, juste de l’instinct qui la leurre, parfois – un peu trop souvent. Elle a toujours un combat à mener, Juliette.

D’aussi loin que remonte sa mémoire, elle a toujours dû se défendre, contre les autres, l’Autre, contre elle-même aussi, contre la vie et ses injustices criantes ou silencieuses.

Alors ce travail aussi rébarbatif soit-il lui permet de faire vivre sa fille, sa petite Fleur ; laisse à son cerveau le temps de planifier, réfléchir, comprendre tous les événements qui l’ont menée ici, à cet instant et reposer son esprit de toutes les confrontations qu’il reste à affronter et de toutes ces nuits sans sommeil, à noircir des pages et des pages, en fouillant ses souvenirs, en y cherchant des réponses.

Miroir, mon beau miroir, dis-moi à quel moment ma vie a commencé à merder ?

Elle tourne au café, au « Berroca » et à la nicotine. Dort à peine quelques heures par nuit, dépose Fleur à la crèche et déboule dans le bunker qui lui sert de bureau. Trois « badgeages », une empreinte digitale plus tard, sur le fil de l’horloge ou contre la montre, elle lance son ordinateur, ajuste son micro et enclenche le mode « pilote automatique ».

Depuis le temps qu’elle fait ce job, toutes ses phrases sont devenues machinales. Plus d’une centaine de fois par jour, cinq jours par semaine, les lamentations, les injures, souvent les cris, parfois les menaces vont s’enchaîner dans un rythme effréné. Toujours garder le sourire, rester professionnelle, ne pas se laisser toucher ou émouvoir, prendre du recul face aux situations les plus critiques, face au désespoir qui se déverse dans ses oreillettes. De toute façon elle n’aura aucun pouvoir, ne pourra rien changer.

Hormis se rendre malade elle-même, s’infliger des cauchemars une fois qu’elle aura quitté son alias cynique, une fois les lumières éteintes et l’écran redevenu noir. Au début, elle pensait qu’elle n’y arriverait pas : travailler au cœur d’un système qu’elle désapprouve, voir chaque jour tout un tas de flics parader à la Clint Eastwood, c’est tellement aux antipodes de ce qu’elle est.

Elle se méfie des uniformes et du pouvoir conféré à des hommes ; armés de surcroît. Mais l’avantage de pouvoir s’occuper au mieux de Fleur, l’emmener à la crèche chaque matin et pouvoir aller la chercher le soir, finir tôt, valait de payer ce prix. Elles ont tant besoin l’une de l’autre, rien ne compte davantage.

Donc, chaque matin, en décrochant le premier appel d’une longue série, elle dessine un sourire sur ses lèvres peintes en rouge sang. Tout s’entend au téléphone – le sourire, les soupirs et le sarcasme.

─ Juliette à votre écoute, bonjour ! Que puis-je pour vous ?

Celui-ci contestait la vitesse retenue sur le PV reçu hier.

Pff, quelle originalité ! Soupire-t-elle intérieurement

Alors Juliette explique, avec sa voix de pro teintée d’une légère empathie (feinte), le calcul effectué pour application de la marge technique évidemment elle s’en cogne complètement.

─ Je ne paierai pas !!

Genre !?!

Bien sûr que si, tu paieras mon lapin ! Pense-t-elle à cet instant, sinon tu seras broyé par le système et ruiné pour rébellion…

─ Comme vous voulez Monsieur !

Dans ce cas, au bout de quarante-cinq jours, ou soixante jours par internet, votre amende sera majorée ; puis par la suite (si tu t’entêtes !) huissier de justice, commandement de payer, avis à tiers-détendeur…mais vous pouvez émettre une contestation ! »

Alors, et c’est là, LA MAGIE de ce système, le pauvre diable vociférant va devoir …PAYER

Enfin on dit « consigner » – vintage presque comme verbe…

Consigner le montant plein de ladite contravention pour pouvoir râler. Son petit formulaire se noiera dans le flot des 300 000 demandes analogues reçues chaque année. Bien évidemment, il y a fort à parier qu’il se verra recevoir une jolie lettre officielle de refus portant le sceau de notre belle République, l’informant que sa consignation est transformée en paiement définitif et que son permis de conduire est débité du nombre de points correspondant à sa pénitence – 112 au lieu de 110, pardon mais non ! c’est impardonnable, espèce de chauffard !

Le type semble hésiter mais Juliette, aguerrie à ce genre d’exercice, sent la colère qui gonfle chez lui, qui tend de plus en plus sa voix de petit sexagénaire gaulois – dit merci d’une voix étouffée de rage et raccroche d’un coup sec. Pas de pleurs, pas d’insultes…

Wouaww – quelle douce journée ! songe t’elle intérieurement

Et tandis que cette ruche s’anime dans une effervescence routinière, chaque abeille à sa place, casque visé sur les oreilles, elle continue sa journée monotone, n’écoutant déjà plus que d’une oreillette les différentes lamentations au bout du fil.

Chaque phrase de son interlocuteur déclenche une réponse récitée par cœur dans un script défini :

Phrase d’accueil

Questionnement

Reformulation (ça elle a du mal Juliette – c’est, selon elle prendre les gens pour des abrutis)

─ si j’ai bien compris : vous souhaitez contester / recevoir la photo du flash ? ….

Euh ben oui ! c’est ce que je viens de dire !

(Elle est conne ou quoi ??) mais… c’est dans la grille d’appel donc elle débite ses phrases obligatoires pour ne pas voir sa prime fondre encore comme neige au soleil, en modifiant cette question redondante en phrase d’introduction de sa…

Réponse

Prise de congés

─ Est-ce que tout est clair pour vous ? Sous-titre : Est -ce que c’est BIEN clair pour toi, gros naze que tu l’as dans le baba ?

Et on remercie de l’appel, bien sûr – à cinq cents par minute on peut au moins dire merci…

– NEXT-

─ Juliette, à votre écoute, bonjour, que puis-je pour vous ?

Cent fois par jour au minimum, Cent cinquante fois pour obtenir une prime de quelques cacahuètes.

L’anonyme intime #prologue

Je m’appelle Juliette, j’ai 29 ans et de l’extérieur ma vie pourrait paraitre parfaite, en tout cas, d’une jolie normalité. 

 J’ai une adorable petite fille, solaire, rieuse et en bonne santé, un mari tout neuf, une belle alliance reluisante à l’annulaire gauche, et je m’efforce de toutes mes forces de cadrer à l’image d’Epinal que je vous renvoie, et pourtant… 

Pourtant, la vie que j’ai construite de toutes pièces, malgré la noirceur qui me colle à la peau depuis que ma peau existe, vole en éclats sans que je ne puisse rien faire d’autre qu’en compter les fragments. 

Tout m’échappe et là tout de suite, je n’ai pas envie que ce soit déjà le matin. Pitié dites-moi que la nuit est toujours d’encre dehors, qu’il me reste du temps pour écouter le silence, que ce n’est pas encore l’heure de replonger, malgré moi, dans cet infernal manège, devenu mon quotidien. 

J’ai la tête dans un étau, le cœur criblé de balles virtuelles et je ne sais pas combien de temps encore je vais réussir à respirer sans étouffer, à faire semblant que tout va bien, que rien ne m’atteint et que je ne cache aucune plaie béante à l’intérieur. 

Je voudrais seulement dormir un peu, réveillez-moi quand tout sera fini, que les nuages seront loin, je voudrais simplement tromper le jour et qu’il passe son chemin. 

Alors, figée, je reste là, les paupières closes, en attendant que ne s’éveille Fleur dans la chambre à côté. Juste un instant que je voudrais éternel, suspendu dans le temps pour émerger de ce sommeil dépourvu de rêves. De toute façon, je ne me souviens jamais de mes rêves, comme si Morphée avait décidé de ne m’accorder qu’un cortège de cauchemars en survivance de ces nuits grises trempées de sueur.  

Parfois, j’arrive à tout oublier l’espace de quelques heures, lorsqu’à bout de forces, je cède au marchand de sable qui souffle sur le bord de mes cils. À peine le temps de reprendre une inspiration, et surtout de décortiquer minutieusement les messages anonymes que je reçois depuis des mois et qui me plongent, chaque fois, dans une angoisse oppressante, parce que leur flot discontinue, jamais ne cesse.  

Tout le jour, comme une menace sourde, muette et sans visage, qui me poursuit où que j’aille, dans le huis clos de notre appartement, dans le bus qui m’emmène au travail comme dans chaque instant de mon quotidien. À toute heure de la journée et de la nuit, de manière aléatoire, un, deux, parfois jusqu’à une dizaine de textos, de mails ou de captures-écran de mes conversations sur les réseaux, de mes courriels, de mes comptes bancaires, des photos volées dans la rue ou depuis les fenêtrent assaillent mon téléphone, sans relâche. 

Une déferlante à la fois glaçante et piquante qui se déverse toujours depuis des serveurs masqués et des adresses électroniques anonymes, dont les traces se perdent à l’autre bout du globe, tandis que je ressens la présence d’un danger imminent, glaçant, le long de mon cou, lorsque je décroche mon téléphone et n’entend qu’une respiration étouffée, juste le souffle d’un anonyme au bout du fil… 

La désertion d’un Montaigu

Suite du Podcast « Touchée…évaporé »

Juliette dort pendant quelques heures d’un sommeil sans rêves et, lorsque le réveil sonne, reste un long moment, hébétée, mortifiée.

Et contemple sa chambre comme une scène de crime, submergée par la honte.

Elle avait trompé Gael…

Elle avait trahi celui qui d’une certaine manière l’avait sauvée d’elle-même et de ses démons.

Maintenant que dire? que faire?

Nelson lui avait joué une scène digne d’une comédie romantique au cinéma, pour s’enfuir en pleine nuit avec ses acolytes, la laissant plantée sur le trottoir comme une pauvre idiote naive.

Humiliée, blessée, elle prend la décision de taire cet épisode à tous: à Gael, à ses colocs et à toutes ses amies…

Pour ne plus jamais y penser, dans l’espoir peut-être d’arriver à se convaincre elle-même, qu’elle avait… simplement rêvé.

Ce matin-là, dans le silence opaque de cette chambre sur l’océan, elle prend la décision de mentir, de dissimuler cette incartade, finie en queue de poisson et jette les draps en boule dans la machine à laver, pour nettoyer à grandes eaux les vestiges de sa nuit adultérine.

Puis, elle file dans la salle de bain, pour récurer son propre corps jusqu’à le rendre écrevisse de tant frotter, comme on efface les preuves, comme elle fait trop souvent.

Enfin, elle maquille ses yeux et sa conscience et reprend son quotidien comme un pantin au bout d’un fil qui s’élime.

Les retrouvailles avec Gael sont glaciales…

Il semble toujours furieux contre elle, sans doute, parce qu’elle n’est pas venue avec lui ce fameux week-end, ou parce qu’elle a choisi d’intégrer ce lycée en ajournant les projets qu’il avait nourri pour eux….

Ou peut-être, qu’il sait…qu’il sent au plus profond sans pouvoir le nommer, ou le prouver, qu’elle a planté un couteau dans le fil qu’elle croyait rouge et qui les unissait depuis plus de deux ans.

Elle n’arrive plus à le regarder dans les yeux, devient fuyante, évitante…et leur histoire continue lentement à s’embourber…