L’amie qui trahit #extrait 22 Une anonyme au bout du fil

Elle se secoue, « ce n’est pas le moment, Ju !» repose le combiné pour le reprendre, glisse sa carte et compose le numéro d’Isabelle, une autre de ses amies.

C’est sa mère qui décroche, elles s’aiment bien avec Juliette.

Pourtant, elle sent sa voix tendue, mais elle ne dit rien de spécial, appelle sa fille, et lui glisse quelque chose, que Juliette ne saisira pas.

Soudain la voix d’Isa, dans l’appareil, comme un réconfort.

─ Ju, ça va ? Tu vas bien ?

─ Oui ça va, mais je suis partie de chez moi, j’me suis pris la tête avec ma mère, j’en ai ras-le-bol…

─ Dis-moi où tu es, on va venir te chercher !

Elle hésite…déjà, parce qu’elle n’a envie d’attirer de soucis à personne et aussi parce quelque chose en elle se dresse comme une palissade qui la fait se mettre sur la défensive.

Peut-être cette phrase murmurée par la mère d’Isabelle, il y a quelques secondes à peine, dont elle n’a pas compris le contenu mais qui la met en alerte.

Comme un pressentiment.

Sa copine insiste :

─ Ju, tu ne vas pas rester comme ça, toute seule dehors, dis-moi où tu es et on arrive !

Elle a envie de s’asseoir dans un cocon, de se poser dans une chrysalide, que cette épreuve s’arrête pour qu’elle puisse réfléchir et s’assoupir avec des certitudes germées dans son esprit au réveil.

Elle se sent comme une fugitive, alors qu’elle s’est enfuie depuis seulement quatorze heures de chez ses parents.

Ils ont dû alerter tout Angers, mais ont-ils dormi ? Mangé ? Comment va sa sœur ? Est ce qu’elle pleure ? Est-ce que France se rend compte à quel point Juliette est dévastée de comprendre qu’elle ne représente qu’une déception dans ses yeux maternels mais si peu « maternants » ?

Au bout de quelques minutes, la palissade s’effondre et elle laisse      échapper dans un soupir :

─ dans la cabine téléphonique, Rue La Madeleine…

─ Ok, on va venir, ma mère est partie s’habiller, mais tu as dormi où ? Tu sais que tes parents sont fous d’inquiétude, ils sont venus hier, ils te cherchaient partout…

Ses tirades n’en finissent pas, Juliette trouve ce babillage vide de sens, puisqu’elles allaient se voir dans quelques minutes, une fois que sa mère aurait fini de se préparer, étonnant d’ailleurs, qu’est-ce qu’elle fichait…

Soudain, comme un éclair de compréhension, dans l’esprit embrumé de Juliette, Isabelle essayait de gagner du temps !

Juliette scrute la rue vide et silencieuse, se fige, guette le moindre son émergeant du brouhaha citadin alentour.

Un crissement de pneus dans une rue toute proche, une Rover au croisement.

Son père !

Elle reconnaît l’avant de la voiture, crie « Connasse !» au combiné qui se balance, goguenard, au bout de son tortillon mécanique.

Elle tente alors de s’enfuir en courant, claquant à la volée les portes en verre de la cabine.

Mais la rue est une ligne droite étroite, pas d’endroits où se faufiler en piétonne.

Elle entend le moteur de la Rover rugir, puis voit la voiture la dépasser.

Son père le volant, la bagnole pivote, se gare à travers son chemin, elle est bloquée.

Noël ouvre la portière, la toise et lance :

─ Monte Juliette, fais pas ta gamine !

Elle abdique, de guerre lasse, trahie par une copine qui a fait ce qu’il fallait sans doute, mais trahie quand même.

Espoir et chocolat #extrait 21 Une anonyme au bout du fil

Soudain, la porte s’ouvre.

Des pas se rapprochent et le visage d’Armelle sourit à une Juliette livide.

─ C’étaient tes parents, j’ai dit que je ne t’ai pas vue depuis un sacré moment…

Ouffff

Elles passent la soirée à discuter, à chercher une solution, qui ne vient pas.

Juliette n’a pas envie de finir dans un squat ou sur le trottoir, la rue ce n’est pas pour elle, ce n’est pour personne d’ailleurs…

Armelle finit par s’endormir, et Juliette reste immobile, les yeux grands ouverts à fixer les irrégularités du plafond réfléchit au lendemain.

Ce soir c’étaient seulement ses parents, demain, ça pourrait être les flics et elle n’a pas envie d’attirer des ennuis à Armelle ou à sa mère qui ont toujours été adorables avec elle.

De toute façon, Armelle a cours le samedi donc il faudrait qu’elle bouge dès qu’elle partirait au lycée.

Quand le réveil sonne, elle embrasse fort sa complice, file à la boulangerie s’acheter un pain au chocolat l’estomac dans les talons, se rend dans une cabine téléphonique et appelle son petit copain du moment François.

L’accueil est glacial, le ton cassant.

─ Juliette, c’est quoi ce bordel ? T’es folle ou quoi ? TES PARENTS ont débarqué, ils te cherchaient partout, ma mère m’a pris la tête toute la soirée, putain, tu fais chier Juliette ! laisse tomber c’est mort ! n’appelle plus…Jamais ! 

Abasourdie, les idées pas très claires suite à sa nuit grise, elle tente de s’expliquer, mais comme une détonation à l’autre bout du fil l’interrompt

Puis la tonalité, BIP.BIP.BIP…il a raccroché, violemment à priori…

Elle reste, plantée là, le combiné pendant dans sa main et qui semble se moquer d’elle avec sa tonalité à deux temps, comme un rire mécanique face à sa mine déconfite.

Elle hésite pendant un moment, trente secondes ou peut-être deux heures puisque toute notion du temps lui a échappée.

Elle s’était imaginé une histoire d’amour de cinéma, avec ce garçon beau comme un dieu mais qui semblait ignorer son charme, un peu grunge, décoiffé, nonchalant, on aurait dit Kurt Cobain, en propre et souriant.

Elle pensait qu’il la cacherait, lui apporterait des gâteaux, du café et du chocolat.

Peut-être qu’ils feraient l’amour, ensemble, pour la première fois…

Comme on scelle sa destinée à l’autre, en un pacte de chair.

Mais il avait raccroché, comme Flo avant lui, dans un autre décor, la    laissant seule face à cette sonnerie insolente qui la renvoie à la cruauté de sa solitude désabusée.

Fugue en si mineur #extrait 20 Une anonyme au bout du fil

MENTEUSE

Et, dans une sorte de triomphalisme désabusé, elle sort de son sac un épais listing de notes et moyennes ; matière par matière, élève par élève.

Juliette RICHARD :  physique-Chimie 9

Arthur ROSTAND : physique-Chimie 17

Les mâchoires de Juliette s’ouvrent et se referment d’un coup, comme un poisson hors de l’eau.

─ Non mais attends M’man, y’a une erreur là…Arthur il est nul en Physiques-Chimie ! Il est nul dans tout d’ailleurs.

Mauvaise, France siffle :

─ Visiblement, le cancre n’est pas celui qu’on croit, file dans ta chambre, on en parlera tout à l’heure avec ton père.

Pour Juliette, c’est l’incompréhension, et les mots de sa mère ; encore pires qu’une multitude de gifles.

Elle a vu dans ses yeux, de la déception mêlée de colère, comme si elle se demandait sans même tenter de le dissimuler, comment elle- psychologue émérite avait pu engendrer une telle nullité.

Elle claque toutes les portes qui se dressent sur son passage et grimpe se réfugier dans le bureau de son père, au 3ème étage de la maison et se connecte pour chercher toutes les Sylviane ROBERT à Angers ou alentour.

– pas de réponse-

Toute une tripotée de ROBERT mais aucun ne semble être de la famille de sa prof.

Elle redescend d’un niveau et s’enferme dans sa chambre pour se poser un moment.

Une froide colère prend le dessus sur sa frustration.

Elle fouille dans son bureau en bazar, sort toutes ses copies de Physique-Chimie et les yeux brouillés de larmes et de rage écrit une lettre à ses parents puis s’empare d’un sac pour y fourrer toutes les affaires qui lui tombent sous la main.

Puis elle attend d’entendre la porte d’entrée se refermer sur sa mère partie chercher son père à la gare et descend l’escalier d’un pas feutré.

A l’étage du premier, elle hésite quelques secondes devant la chambre sa petite sœur.

Fanny n’a que huit ans et risque de s’inquiéter mais il n’est que 18h, et la gare à seulement cinq minutes, elle ne sera pas seule longtemps.

Pourvu qu’elle ne trouve pas la lettre, elle n’a rien fait la petite…

Mettre de la distance pour être le plus loin possible quand ils seront de retour, remontés comme des pendules.

Juste un saut chez Sophie, pour qu’elle ne se pas de soucis…

─ t’inquiète pas, j’t’appelle !

Qu’est-ce qu’on est bête à quinze ans, évidemment qu’elle va stresser !

Trois secondes pour lui dire qu’elle s’en va, avant de reprendre sa course.

Il faudrait trouver un endroit sûr où se cacher en attendant mais plus facile à dire qu’à faire.

De parc en parc, elle traîne sa colère ; sa mère ne l’a pas crue !

L’histoire des notes, à la limite c’est moins grave, elle sait que la situation s’arrangera.

Le problème, la raison de son départ c’est que France n’a pas voulu la croire.

Son père ne la croira pas non plus alors autant les faire flipper pour qu’ils se rendent compte de leur connerie.

Le soleil se couche, le vent se lève, l’obscurité floute les contours de la ville.

Elle traîne de rue en rue sans vrai but et se retrouve presque sans s’en apercevoir dans la rue de sa meilleure amie, Armelle.

Elles sont toujours restées proches malgré le redoublement de Juliette et pire encore malgré les rumeurs un peu glauques au sujet de sa « baby-sitter » Murielle qui aurait eu une aventure avec son prof de fac.

Devinez qui ? indice : son prénom vient d’une fête catholique d’hiver, où l’on s’offre plein de cadeaux et se goinfre comme des chancres…

Mais elle est fiable, Armelle, et elle ouvre à Juliette sa porte et ses bras et la fait monter en douce dans sa chambre.

Sa mère est là, il ne faudrait pas lui attirer des problèmes.

Juliette commence à raconter l’épisode qui a mis le feu aux poudres mais qui couvait depuis longtemps.

Armelle l’écoute, comprend ce que Juliette dit comme ce qu’elle tait.

Elle connaît les histoires de famille, les silences, les mensonges et les cris.

-Coup de sonnette- Et merde !

Juliette se fige, comme suspendue…

La mère d’Armelle ouvre la porte, parle avec l’intrus ; elles ne comprennent pas les mots échangés.

Armelle chuchote :

─ Vaut mieux que j’aille voir, planque-toi dans la douche

Juliette se glisse à l’intérieur de la douche italienne intégrée à sa chambre en priant que personne ne monte.

Les minutes s’égrènent comme si c’étaient des heures.

Le quiproquo de trop # extrait 19 Une anonyme au bout du fil

Juliette fait figure de vilain petit canard dans le décorum familial.

Pour éviter des cris, elle a plusieurs fois recours à une règle glissée dans la boîte aux lettres, avec un bout de scotch à l’extrémité, histoire d’intercepter les courriers délicats en provenance du collège.

Pour gagner du temps sur les reproches et les punitions elle « corrige » les bulletins en grattant les 0 pour les remplacer en 1 ou encore elle imite la signature de son père.

Celle de sa mère est trop compliquée à reproduire.

Elle ne pense pas s’être faite « grillée » pourtant sans crier gare France      décide subitement d’assister au dernier conseil de classe de l’année… (Aïe !)

Cette fin d’après-midi-là, donc, au comble de la nervosité Juliette attend son retour, assise sur le trottoir devant la maison, avec sa copine et voisine, Sophie.

Pendant que sa copine papote, Juliette calcule dans sa tête les probabilités de s’en sortir face à celles d’être envoyée en pension à l’autre bout de la Creuse…voire même d’être punie jusqu’à ses 40 ans – finalement tu n’es peut-être pas si mauvaise en maths ! se moque sa petite voix intérieure.

Elle ne craint vraiment pas de redoubler, parce qu’elle sait que ses matières favorites la sauvent, mais elle a peur que ne soient dévoilées ses insolences, colles multiples et contrefaçons.

Sa boule d’angoisse gonfle dans sa poitrine, quand elle aperçoit la voiture vert pomme de France tourner à l’angle de la Rue La Fontaine, comme une baudruche, prête à exploser.

Ses mains sont moites, ses jambes flagellent.

A la façon qu’a sa mère de claquer sa portière, elle sait immédiatement que la Creuse se rapproche à grands pas et sent sa bouche s’assécher.

France passe devant elle, le regard crispé et crache :

─ Tu rentres TOUT DE SUITE !

Les jambes tremblantes, Juliette la suit, comme on va à l’échafaud.

La porte bleu roi se referment derrière elle, lorsque la sentence tombe :

 ─ tu ne passes pas en seconde ! tu t’es bien foutue de nous, vocifère sa mère, gencives fermées.

─ Maman, c’est juste IMPOSSIBLE, je connais mes notes !

Juliette n’avait rien vu venir, elle est hébétée et sûre qu’il y a une erreur.

 Ne me prends pas pour une conne ! même en Chimie, t’as pas la moyenne ! c’est lamentable – siffle France

 ─ Ah non, M’man ! c’est impossible ! en Maths OK, Histoire-géo je veux bien, mais la Physique-Chimie j’ai au moins 16 !! – essaye de plaider Juliette

Une gifle, magistrale, fend l’air.

Fausses notes #extrait 18 Une anonyme au bout du fil

L’année scolaire se poursuit sans nouvel incident.

Juliette redouble, pas au niveau.

Faut dire qu’elle ne travaille pas beaucoup ; le collège, hormis pour se faire des copains, ça ne la passionne pas vraiment.

Lucille est partie suite à une nouvelle mutation de son père et elle traîne désormais avec Armelle, avec qui elle fume des clopes, piquées à sa mère ou achetées en douce au bureau de tabac, dans les petites rues piétonnes près du collège.

Elles font un peu les 400 coups toutes les deux…

Elle repique donc et refais une 5eme, tandis que sa classe passe en 4eme.

L’année se déroule bien ; elle repart en classe de neige, pas de connards cette fois, juste un petit Antoine qui lui roule ses premières pelles !

Mais son dilettantisme n’est pas au goût de ses parents qui décident de l’inscrire en 4eme dans un collège privé à côté de la maison qui louent   dorénavant.

Nouvelle épreuve pour Juliette, biberonnée à la laïcité que de se retrouver dans un bahut où l’on impose la prière dans certains cours.

Lorsque tous ses nouveaux camarades se plient de bonne ou mauvaise grâce aux « Avé Maria » et « Notre Père », elle fixe le prof et croise les bras en signe de protestation.

 Les mois filent dans une farandole de mauvaises notes, alors de guerre lasse, à force d’être saquée pour rébellion, elle décide un matin de travestir ses convictions et de faire le signe de croix.

Comme elle mime les autres élèves, elle le fait à l’envers à la manière orthodoxe, ce qui lui vaut des éclats de rires étouffés et un regard glacial de son prof principal qui y voit certainement une nouvelle provocation.

Bravo, Juliette, c’était bien la peine !

Mais cette soumission avait noyé l’affront et elle est désormais notée correctement.

Au niveau social, tout se passe bien.

Elle s’intègre à une bande de filles avec qui elle passe tout son temps.

Mais avec les garçons c’est un peu plus « compliqué » : 95B de poitrine à quatorze ans ça attire l’œil et les rires gras, et la finesse caractéristique des mecs en pleine puberté qui l’affublent de l’élégant surnom de « DOUBLE-AIRBAGS ».

Blessée par ce sobriquet qui la couvre de honte, et quitte à être au centre de l’attention pour de mauvaises raisons, elle décide de sortir avec Benjamin, « LE » sportif du collège.

Il passe son temps à jouer au Basket, sent à plein nez la transpiration et a une fâcheuse tendance à embrasser comme un crapaud.

Mais il est gentil, très grand, protecteur et fait ravaler le fiel baveux des boutonneux du bahut.

Quand il quitte le collège à la fin de son année de 3ème, c’est comme dire au revoir à un vieil ami…sauf qu’ils se roulent des pelles et se tiennent par la main.

Année de 3ème :

Elle bosse seulement dans les matières qu’elle préfère, le Français et la Physique-Chimie : avec une prof qu’elle adore ; Mme ROBERT. 

Les relations se crispent de plus en plus entre Juliette et ses parents face à des notes qui ne sont pas au niveau qu’ils espèrent.

Pour eux, la réussite, scolaire, professionnelle et sociale, doit être au centre de toutes les préoccupations, à l’instar de Fanny qui, du haut de ses huit ans, passe tout son temps libre le nez plongé dans des bouquins d’adultes (Bernard WERBER ?!? Sérieux ?) ou à arracher des plaintes agonisantes à son violon martyre.