Cendrillon et la chambre miteuse #extrait 25 Une anonyme au bout du fil

Il a dix-huit ans, vient de région parisienne pour faire du surf, conduit une moto, arbore un immense tatouage tribal sur le bras et est très mignon dans son genre.

Genre surfeur, blond, les cheveux mi-longs, très musclé, l’air sûr de lui et un sourire hollywoodien.

Les deux autres sont un peu plus jeunes, encore mineurs, et beaucoup plus insignifiants : Jules et Florian.

Delphine semble elle aussi, sous le charme de Greg.

A priori, il doit savoir qu’il exerce un certain pouvoir de séduction auprès de la gente féminine.

Il émane de lui, une aura d’insolente confiance et de sex-appeal mêlés.

Tous les cinq passent du temps ensemble, jusqu’au soir où, Greg, glisse sa main dans celle de Juliette et l’emmène sur la Grand Plage, plantant les quatre autres sur place.

Juliette est fascinée par la simplicité sans-gêne de ce type qui suit ses envies sans se soucier de ce que les autres pourraient en penser.

Derrière des rochers, il l’embrasse comme jamais personne auparavant, comme un homme et plus comme un garçon.

Quand elle sent ses mains se faufiler sous sa jupe et son corps devenir pressant contre le sien, elle a peur du désir qu’elle sent gonfler.

La nuit noire les entoure, une angoisse diffuse s’insinue, elle le repousse et prétend devoir rentrer.

Il passe la main dans ses cheveux mi-longs pour les recoiffer, sourit et lui dit :

─ Ok, Cendrillon, passe me chercher à l ‘hôtel demain matin, on ira se balader

Juliette s’éclipse, fait le chemin de retour seule, s’arrête un instant sous un porche pour réajuster sa jupe et vérifie ses cheveux dans un rétroviseur.

Elle rentre, dit quelques mots à ses parents et rejoint Fanny endormie dans la chambre qu’elles partagent.

Elle est troublée par sa soirée et peine à s’endormir, se sentant comme un papillon à la lumière d’un réverbère, attiré presque malgré lui par la lumière.

Le matin assez tôt, elle se lève, se prépare, enfile une robe noire à fleurs et une chemise violette irisée, puis prend un petit déj’ rapide, vérifie la pendule et alors que ses parents et sa petite sœur partent au marché elle regarde par-dessus les murs du jardin si le volet de la chambre de Delphine est levé.

Elle aimerait la voir pour lui raconter l’épisode avec Greg mais sa copine semble encore dormir, alors, Juliette décide d’aller le chercher à son hôtel.

La chambre qu’ils louent tous les trois, est située au rez-de-chaussée surélevé au-dessus d’un bar.

Elle grimpe la volée de marche qu’elle connaît pour l’avoir déjà empruntée.

Elle s’arrête un instant pour écouter les bruits qui sortent de la chambre, les garçons sont réveillés, la porte est entre-ouverte, ils semblent parler d’une fille mais Juliette n’entend pas tout.

Elle toque, attend qu’on lui dise d’entrer, pousse la porte et sourit, hésitante.

Grégory est allongé sur son lit.

La chambre comporte deux lits jumeaux tout simples et un lit double avec un cadre en bois.

Les garçons se taisent quand il lui fait signe de rentrer et de s’asseoir près de lui.

D’un coup, cette scène lui paraît étrange et la met très mal à l’aise.

L’hibiscus éclaboussé #extrait 13 Une anonyme au bout du fil

Une autre à son beau-frère à qui il a emprunté une arme quelques jours auparavant pour se protéger – prétendra-t-il et une dernière à ses deux sœurs.

Puis, ce matin-là, alors que le soleil brille et que les oiseaux rendent hommage à l’azur d’un ciel estival, il gare la voiture loin des regards, dans un coin isolé, près de berge de l’allier et dispose sur la plage arrière tous les papiers compromettants, avant d’y mettre le feu.

Puis il s’assoit derrière le volant et se tire une balle dans la tête, à l’avant de l’habitacle, en flammes.

Mais sa main n’est pas assez assurée, l’incendie pas assez puissant pour ravager la scène avant l’arrivée des pompiers.

Les soldats du feu éteignent trop vite ce brasero d’acier découvrant Louis inconscient, tel un pantin désarticulé, le visage de cire, avec juste un hibiscus mouvant, qui s’élargit sur sa tempe droite.

Mettant ainsi à jour, de leurs lances, les secrets d’une famille notable pourtant, mais demain déshonorée.

Cinq jours et quatre nuits, harnaché à des machines, qui miment la vie et amarrent sur terre une âme déjà partie.

Puis l’expiration ultime, le cri de ces foutues machines : mauvaises perdantes…Et le silence…

Pauvre cueilleur d’hibiscus qui laisse son patronyme taché de sang, sa Rose, veuve et ses filles orphelines d’un père entre-aperçu.

France a sept ans et Frédérique en a treize.

Alors ensuite, on camoufle, on maquille, pour ne pas subir l’opprobre.

« On » prétend à l’accident, avec la complicité bienveillante du commissaire chargé de l’enquête et d’un cadre important de la compagnie d’assurances, par respect pour un ancien résistant qui avait tant compté pour la communauté, pour préserver la réputation de cette éminente famille.

Les journaux suspectent un temps, un meurtre, un règlement de compte, tant l’idée que cet homme puisse en arriver à telle extrémité est inconcevable.

Un silence de plomb s’abat sur celles et ceux qui restent.

Chacun essaie d’encaisser, de survivre aux créanciers qui se manifestent, aux murmures, aux questions et à la culpabilité de n’avoir pas vu ou compris le projet de mort qui germait dans l’esprit de cet homme aux abois.

Aux enfants, on raconte des voyages, des déplacements professionnels, on trouve des excuses à l’absence, on gagne du temps sur les explications.

« Il reviendra un jour… »

Ultimes lettres #extrait 12 Une anonyme au bout du fil

Pour comprendre, un peu, cette posture, cette souffrance mêlée à une farouche volonté de faire « tenir » ce quatuor claudicant il faut creuser dans les origines de sa famille à elle, dans l’histoire de ses parents et dans son enfance, traumatisante.

Cadette d’une famille bancale ; fruit d’un père issu de l’élite vichyssoise et d’une mère ; fille d’immigrés italiens, née en France, entre deux guerres.

Une famille bourgeoise – très vieille France – dont le seul fils épouse une fille de ritals pauvres, faut imaginer le bordel !

Elle est belle, élégante, confiante en elle, en sa destinée qui semble lui sourire à pleines dents et s’appelle Rose.

Lui est charismatique, sophistiqué, porte dans ses gênes la fierté de son sang et répond au royal prénom de Louis.

Pourtant, la richesse du temps jadis, avant la seconde guerre et la pestilence qui entoura la ville de Vichy, commençait à fondre. Irrémédiablement.

Malgré les différences sociales et des vies qui les opposent, contre l’avis de la famille de Louis, ils tombent amoureux et décident de se marier, comme dans un conte.

Une petite fille était déjà en route, il fallait « régulariser la situation » selon certains murmures cyniques…

Mais peut-être que cet amour était fort, dévastateur et passionnel, comme une évidence, après tout…

Personne de l’extérieur ne sait jamais vraiment ce qui se cache au plus profond des cœurs ou dans l’intimité d’un couple.

Celui-ci sombre vite…

Louis monte des sociétés, un garage, une société de location de voitures sans chauffeur (à l’époque ça n’existait pas encore, pas de SIXT, ADA ou assimilés)

Ça marche mal, il se met à boire, joue aux courses, perd de l’argent, de plus en plus, prend des maîtresses – mariées parfois.

Rose sait ou devine, sert les dents et met au monde une seconde petite fille : France.

Peut-être pour attacher Louis à elle, encore davantage, peut-être pour tenter de sauver cette famille au bord de l’asphyxie ou encore par hasard, nul ne le sait.

La contraception était à cette époque à un stade préhistorique, la vie des femmes tellement dépendante de celles des hommes – père puis mari et les notions d’honneur et de réputation, fondamentales.

Sauver les apparences, encore, toujours, quoi qu’il en coûte.

France, bébé, puis fillette ne fait pas de bruit : pas de pleurs, pas de cris.

Quand elle est en présence de ses parents, elle se cache derrière Frédérique, son aînée, si jolie, si vivante et qui récolte toute la lumière.

Mais le plus clair de son temps, elle est confiée à ses grands-parents maternels, chez qui elle vit en quasi-permanence.

Ses parents sont trop occupés, sans doute à essayer d’enrayer la course folle de ce clan qui dévale la pente ; en vain…

Louis, un matin d’août 1958, criblé de dettes, poursuivi par des créanciers de plus en plus insistants, acculé par une maîtresse qu’il a mise enceinte et poursuivi par un mari jaloux décide de mettre ses affaires en ordre, comme on dit.

Il écrit une lettre à Rose, dans laquelle il demande pardon en lui réaffirmant son amour.

Rien n’est éternel #extrait 5 Une anonyme au bout du fil

Elle mène donc ainsi sa petite vie dans l’insouciance et la candeur. Papa n’est pas souvent là, mais elle n’en fait pas de cas, elle est habituée comme ça.

Et puis, ce village c’est un peu son royaume, il n’y a pas beaucoup d’enfants par ici, alors, la petite Juliette, solaire, rieuse, attire sourires et bienveillance. Son enfance a la saveur que l’on aimerait donner à l’éternité.

Ses grands-mères n’habitent pas loin, la famille se retrouve régulièrement, les hivers ressemblent à des contes de Noel, les automnes à des peintures de Monnet.

Enfant, elle ne sait pas encore que rien n’est éternel. Que le père Noel n’existe pas et que c’est son père à elle qui fait des traces de bottes dans la neige de décembre pour entretenir la légende. Les saisons suivent leur rythme lent, Juliette grandit et apprend un soir d’hiver, quelques jours après avoir soufflé sa huitième bougie, le goût amer du chagrin et de la séparation.

Le père de Gianni meurt, subitement, d’une crise cardiaque. Elle entend les adultes parler et dire que ce n’est pas étonnant vu tout ce qu’il buvait et puis qu’il avait la main leste avec Gianni et sa maman, que c’est malheureux bien sûr mais qu’ils pourraient souffler maintenant, elle ne sait pas ce que ça veut dire mais n’ose poser la question…Peut-être qu’elle demandera plus tard, quand les grands auront fini de chuchoter.

Pendant des jours qui lui semblent interminables, elle ne le voit pas. Des heures passées à la fenêtre à attendre un rai de lumière, un mot, un geste, il ne se montre pas.

Et puis, un soir, il vient sonner à la porte.

Enfance dans les volcans #extrait 4 Une anonyme au bout du fil

Retour arrière

Petite, Juliette est une gamine, enjouée, facile à vivre. Ses parents, sa petite sœur et elle habitent une jolie maison, au fond d’un hameau d’un petit village auvergnat, à l’orée d’une forêt. Ses parents travaillent beaucoup, alors elle est souvent, seule, chez sa nounou, puis plus tard, reste systématiquement la dernière le soir à l’école.

Ayant six ans d’écart avec sa sœur, elle n’est pas très proche d’elle, mais elle a plein de copines et surtout le petit Gianni, son voisin, avec qui elle est toujours fourrée. C’est un garçon timide, un peu gauche, rougissant dès qu’elle le frôle.

Il a une drôle de mine, avec ses oreilles un peu décollées et ses cheveux coupés aux ciseaux de cuisine mais Juliette l’aime aussi pour ça. Ils se retrouvent dès qu’ils le peuvent, le week-end, l’un chez l’autre, pour jouer et grimper aux arbres ou le soir chacun de son côté du grillage pour se raconter leurs journées d’école, leurs histoires et leurs secrets d’enfants, les jouets perdus ou cassés.

Toutes ces petites bêtises que l’on monte en épingles quand on est haut comme trois pommes et demie. Ils pillent ensemble les pieds de tomates et les fraisiers pour s’en faire des festins, planqués derrière le grand cerisier. Il y a pourtant des secrets qu’ils taisent chacun, mais Juliette ne le saura que plus tard, quand il sera parti.

Leurs chambres, toutes deux en étage se font face, alors tous les soirs ils se lancent un baiser par la fenêtre avant de fermer les volets et les yeux. Ils développent une langue des signes rien qu’à eux, pour se parler sans faire de bruit, quand les grands les croient endormis.

Parfois dans le silence de la campagne, elle entend des cris qui filtrent de chez lui, des bruits sourds de bois que l’on cogne, que l’on frappe. Mais la nuit et la peur de lui faire de la peine, aussi, étouffent les questions, qui lui brûlent parfois la gorge.

Surtout les lendemains, lorsqu’il arrive vers elle, le visage renfrogné. Pourtant, à chaque fois qu’il l’aperçoit, ses traits changent, ses yeux brillent à nouveau, alors Juliette sait qu’elle a gagné, un peu, sur les sons étranges qui résonnent à l’heure du coucher.