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Amendes salées #extrait 2 Une anonyme au bout du fil

29 ANS PLUS TARD

Juliette soupire en enfilant son casque téléphonique sur ses longs cheveux bruns.

Encore en retard comme d’hab….

Sa cheffe lève un œil de ses écrans de flicage et sourit, habituée.

De toute façon que dire ? Si ce n’est que ces cinq minutes de retard se déduiront encore de son pauvre salaire.

On dit que la vie est la science des choix, mais elle est plutôt du genre lit­téraire, bohème ; pas de sciences, juste de l’instinct qui la leurre, parfois – un peu trop souvent. Elle a toujours un combat à mener, Juliette.

D’aussi loin que remonte sa mémoire, elle a toujours dû se défendre, contre les autres, l’Autre, contre elle-même aussi, contre la vie et ses injustices criantes ou silencieuses.

Alors ce travail aussi rébarbatif soit-il lui permet de faire vivre sa fille, sa petite Fleur ; laisse à son cerveau le temps de planifier, réfléchir, comprendre tous les événements qui l’ont menée ici, à cet instant et reposer son esprit de toutes les confrontations qu’il reste à affronter et de toutes ces nuits sans sommeil, à noircir des pages et des pages, en fouillant ses souvenirs, en y cherchant des réponses.

Miroir, mon beau miroir, dis-moi à quel moment ma vie a commencé à merder ?

Elle tourne au café, au « Berroca » et à la nicotine. Dort à peine quelques heures par nuit, dépose Fleur à la crèche et déboule dans le bunker qui lui sert de bureau. Trois « badgeages », une empreinte digitale plus tard, sur le fil de l’horloge ou contre la montre, elle lance son ordinateur, ajuste son micro et enclenche le mode « pilote automatique ».

Depuis le temps qu’elle fait ce job, toutes ses phrases sont devenues machinales. Plus d’une centaine de fois par jour, cinq jours par semaine, les lamentations, les injures, souvent les cris, parfois les menaces vont s’enchaîner dans un rythme effréné. Toujours garder le sourire, rester professionnelle, ne pas se laisser toucher ou émouvoir, prendre du recul face aux situations les plus critiques, face au désespoir qui se déverse dans ses oreillettes. De toute façon elle n’aura aucun pouvoir, ne pourra rien changer.

Hormis se rendre malade elle-même, s’infliger des cauchemars une fois qu’elle aura quitté son alias cynique, une fois les lumières éteintes et l’écran redevenu noir. Au début, elle pensait qu’elle n’y arriverait pas : travailler au cœur d’un système qu’elle désapprouve, voir chaque jour tout un tas de flics parader à la Clint Eastwood, c’est tellement aux antipodes de ce qu’elle est.

Elle se méfie des uniformes et du pouvoir conféré à des hommes ; armés de surcroît. Mais l’avantage de pouvoir s’occuper au mieux de Fleur, l’emmener à la crèche chaque matin et pouvoir aller la chercher le soir, finir tôt, valait de payer ce prix. Elles ont tant besoin l’une de l’autre, rien ne compte davantage.

Donc, chaque matin, en décrochant le premier appel d’une longue série, elle dessine un sourire sur ses lèvres peintes en rouge sang. Tout s’entend au téléphone – le sourire, les soupirs et le sarcasme.

─ Juliette à votre écoute, bonjour ! Que puis-je pour vous ?

Celui-ci contestait la vitesse retenue sur le PV reçu hier.

Pff, quelle originalité ! Soupire-t-elle intérieurement

Alors Juliette explique, avec sa voix de pro teintée d’une légère empathie (feinte), le calcul effectué pour application de la marge technique évidemment elle s’en cogne complètement.

─ Je ne paierai pas !!

Genre !?!

Bien sûr que si, tu paieras mon lapin ! Pense-t-elle à cet instant, sinon tu seras broyé par le système et ruiné pour rébellion…

─ Comme vous voulez Monsieur !

Dans ce cas, au bout de quarante-cinq jours, ou soixante jours par internet, votre amende sera majorée ; puis par la suite (si tu t’entêtes !) huissier de justice, commandement de payer, avis à tiers-détendeur…mais vous pouvez émettre une contestation ! »

Alors, et c’est là, LA MAGIE de ce système, le pauvre diable vociférant va devoir …PAYER

Enfin on dit « consigner » – vintage presque comme verbe…

Consigner le montant plein de ladite contravention pour pouvoir râler. Son petit formulaire se noiera dans le flot des 300 000 demandes analogues reçues chaque année. Bien évidemment, il y a fort à parier qu’il se verra recevoir une jolie lettre officielle de refus portant le sceau de notre belle République, l’informant que sa consignation est transformée en paiement définitif et que son permis de conduire est débité du nombre de points correspondant à sa pénitence – 112 au lieu de 110, pardon mais non ! c’est impardonnable, espèce de chauffard !

Le type semble hésiter mais Juliette, aguerrie à ce genre d’exercice, sent la colère qui gonfle chez lui, qui tend de plus en plus sa voix de petit sexagénaire gaulois – dit merci d’une voix étouffée de rage et raccroche d’un coup sec. Pas de pleurs, pas d’insultes…

Wouaww – quelle douce journée ! songe t’elle intérieurement

Et tandis que cette ruche s’anime dans une effervescence routinière, chaque abeille à sa place, casque visé sur les oreilles, elle continue sa journée monotone, n’écoutant déjà plus que d’une oreillette les différentes lamentations au bout du fil.

Chaque phrase de son interlocuteur déclenche une réponse récitée par cœur dans un script défini :

Phrase d’accueil

Questionnement

Reformulation (ça elle a du mal Juliette – c’est, selon elle prendre les gens pour des abrutis)

─ si j’ai bien compris : vous souhaitez contester / recevoir la photo du flash ? ….

Euh ben oui ! c’est ce que je viens de dire !

(Elle est conne ou quoi ??) mais… c’est dans la grille d’appel donc elle débite ses phrases obligatoires pour ne pas voir sa prime fondre encore comme neige au soleil, en modifiant cette question redondante en phrase d’introduction de sa…

Réponse

Prise de congés

─ Est-ce que tout est clair pour vous ? Sous-titre : Est -ce que c’est BIEN clair pour toi, gros naze que tu l’as dans le baba ?

Et on remercie de l’appel, bien sûr – à cinq cents par minute on peut au moins dire merci…

– NEXT-

─ Juliette, à votre écoute, bonjour, que puis-je pour vous ?

Cent fois par jour au minimum, Cent cinquante fois pour obtenir une prime de quelques cacahuètes.

Prologue #extrait 1 Une anonyme au bout du fil

Dans le monde, chaque jour, plus de 380.000 bébés poussent leur premier cri,
quelque part…
On dit que rien n’est le fruit du hasard, que chacun de nous, chacune de nos âmes
choisit ses parents, son chemin de vie, ses handicaps et que nous avons tous un but
sur cette terre.


On dit aussi que nous savons tout, absolument tout des secrets et des mystères de
l’univers mais aussi de nos vies passées et de ce qui nous attend en ce monde… mais
que, juste avant que l’on se décide à sortir de notre berceau aquatique, bercé par les
battements de cœur de notre génitrice, un ange descend poser son doigt juste au- dessus de notre bouche pour nous condamner au silence et à l’oubli…

« chut ! Ne dis rien, oublie ce que tu sais… »

On commence donc notre vie ici-bas, amnésique et avec un bandeau invisible sur les
yeux, comme pris dans un gigantesque jeu de colin-maillard, avec pour mission de
faire mieux que dans notre vie précédente, chargés des bagages parfois lourds de
notre âme et ceux de notre lignée.
C’est ainsi qu’il y a quelques décennies, quelque part autour du globe, est née une
toute petite fille aux yeux ronds et noirs comme le jais, un jour d’automne qui
ressemblait à un matin d’hiver auvergnat.

Une toute petite Juliette qui semblait un peu pressée de se confronter au monde,
avec un mois et demi d’avance selon les pronostics des médecins, sans doute
impatiente de vivre cette vie toute neuve, pour réparer, progresser.


Nue comme un ver, amnésique, vulnérable comme seul sait l’être un nourrisson et
investie d’une mission qu’elle a totalement oubliée…
Mais que diable est-elle venue faire dans cette galère ?