Juste une lettre #extrait 9 Une anonyme au bout du fil

France décroche au bout d’une sonnerie, tout de suite, Juliette sent l’impatience presque agacée dans la voix de sa mère à l’autre bout du fil. Le combiné coincé dans le cou, elle ouvre de ses mains tremblantes     l’enveloppe et en lit le contenu à voix hésitante. Incrédule, Juliette n’a pas le temps de réaliser ce qu’elle vient d’annoncer malgré elle ; mais l’exclamation puis les quelques mots de France lui glace le sang : elles partent !

─ QUOIII ??? mais Maman, attends, je ne comprends pas là !!!

Une sonnerie stridente résonne de l’autre côté ;

─ on en parle tout à l’heure, chérie, c’est ma dernière Consult’

Et elle raccroche…précipitamment. Le monde de Juliette chancelle et sa mère vient de lui raccrocher au pif…Elle se sent toute petite.

Du fond de sa bulle d’insouciance, elle n’avait rien vu venir…

France a décidé de quitter son Auvergne natale pour suivre son mari Noel parti depuis plusieurs mois à Angers, sans même en parler à personne. Elle avait déposé sa candidature dans un organisme de formation, peut-être même plusieurs, en cachette, sans l’ébruiter. Juliette fouille dans sa mémoire pour tenter d’y trouver des indices, comme pour pouvoir se reprocher de ne pas avoir vu ; elle n’y trouve rien…

Le résultat se trouvait pourtant devant ses yeux, elle qui pensait ses       parents au bord du divorce se retrouvait subitement à devoir quitter tous ses repères pour changer de vie à 600 Kms en trois semaines. Partir dans une ville totalement inconnue, loin des leurs, ça voulait dire quitter sa maison, sa campagne enchantée, ses proches aussi ; ses deux grand-mères, ses tantes, ses cousines (il n’y a pas beaucoup d’hommes qui tiennent le coup dans cette famille).

Et puis, surtout, il y a Flo.

Elle tourne la tête et regarde sa petite sœur, Fanny, en train de regarder les dessins animés à la télé. Tout doucement elle reprend le contrôle de ses jambes et grimpe dans le bureau de son père, en ferme la porte et compose un numéro connu sur le bout des doigts.

Juste une lettre qui vient de faire voler son univers en éclats

Et puis Flo… #extrait 7 Une anonyme au bout du fil

Les mois passent, elle n’a bientôt plus besoin de chaise pour monter sur le rebord de sa fenêtre, l’endroit de sa chambre devenu son favori, été comme hiver pour surveiller les volets, le jardin des voisins, en espérant voir s’engouffrer une voiture dans la cour et Gianni en descendre.

Mais il vient de moins en moins, son oncle n’aime pas revenir ici, sa mère non plus, ça lui rappelle sans doute trop de souvenirs malheureux.

Les rentrées scolaires se suivent, elle mène sa barque, gravit les marches malgré des profs qui devraient parfois revoir leurs manières éducatives.

En CM1, dans la classe de Monsieur COSSA, triste bonhomme dégarni aux méthodes pédagogiques d’un autre siècle, elle se lie instantanément à un certain Florent, brun, la fameuse coupe au bol, les yeux noisette, un sourire farouche et si touchant avec sa petite fossette à droite.

Il est surtout très rigolo et bienveillant ; il la fait rire, sourire et la défend dans la cour quand Benoit, le cancre aigri et bête comme ses pieds l’embête. Elle le voit bien la regarder en coin et ses copines se moquent gentiment de la petite Juliette qui nie cette évidence à corps et à cris et lui adresse de francs sourires. Une silencieuse connivence s’installe pour grandir chaque jour davantage.

Le visage de Gianni s’efface doucement, pour être remplacé par celui de Flo, lorsque le marchand de sable souffle sur ses paupières. Flo et elle sont encore dans la même classe en CM2 et deviennent plus téméraires. Ils font les 400 coups dans la cour de récré ou dans la salle de classe ; les petits mots passent de trousse en trousse volent dans les airs, des têtards sont glissés dans la fontaine de l’école.Parfois, ils se voient à l’extérieur chez des copains, tout le monde sait que Juliette est l’amoureuse de Flo et réciproquement.

Ils s’aiment comme des enfants, sans se le dire, dans la simplicité emplie de certitudes. On le sait, on le ressent, on dévoile ses sentiments par intermédiaires.

« Machine a dit à machin, que tu m’aimes c’est vrai ? »

Trop de pudeur, peut-être, pour prononcer ces phrases d’adultes qui n’ont que peu de sens à cet âge finalement.

Quand ils entrent au collège, ils sont séparés. Juliette fait Allemand, un mauvais coup de Noel qui en tant que linguiste, pense que l’avenir appartient aux germanistes. Flo, lui a pris Anglais comme presque… le monde entier. Ils ne sont plus dans la même classe mais s’arrangent pour se voir le plus possible, pour se croiser, échanger un sourire, ou juste se frôler.

Elle se mariera avec lui de toute façon, elle est en persuadée. Ils en ont parlé ensemble au téléphone, la date n’est pas arrêtée mais elle le sait, elle le sent dans son ventre, quand ses yeux se posent sur lui ou qu’il a le dos tourné.

C’est bien une preuve ça, non ?

Au début de son année de 5ème, Noël quitte son poste à Vichy et devient Maitre de conférences à Angers. Juliette ne sait pas trop où c’est…apparemment c’est en France, mais en réalité, elle se moque un peu de la Géographie, ça n’a jamais été sa matière préférée.

Elle préfère se concentrer sur sa petite vie de collégienne aux Célestins, parce qu’en vrai, la vie des adultes a l’air bien compliquée.

Groschagrin #extrait 6 Une anonyme au bout du fil

Sa visite a l’air tellement étrange et formelle, puisque d’ordinaire il ne sonne jamais et qu’ils se voient d’abord dans le jardin ou à la fenêtre….Il a le visage fermé et pâle, on dirait bien qu’il a pleuré.

Juliette s’approche pour le prendre dans ses bras, il se laisse enlacer, elle écoute sa respiration pénible, comme bloquée. Il enfouit son nez dans ses longs cheveux noirs bouclés et murmure à son oreille :

─ Je vais partir vivre chez mon oncle Juliette, on se verra moins… 

Un éclair de compréhension traverse les couettes de Juliette, et un nom de ville jaillit de sa mémoire…

─ Mais c’est où Marseille, c’est loin ? 

─ Oui, Ju, c’est très loin, mais je reviendrais d’accord, rien ne changera, promis ? 

Juliette ne comprend pas tout de la scène qui est en train de se jouer, pour elle tout semble irréel.

A la minute où elle retrouve Gianni, on lui enlève encore. Et vu la gravité de cet échange et l’éclat sombre dans les yeux de son amoureux, elle se doute bien qu’en réalité tout changerait, que tout avait déjà changé, mais elle promet quand même, parce qu’elle sentait qu’il avait besoin d’entendre ces mots-là. Le ciel vient de tomber sur la petite Juliette mais elle ne veut pas se montrer égoïste et laisser voir son chagrin, alors elle virevolte sur ses pieds, monte l’escalier en courant, et redescend quelques secondes plus tard vers Gianni, resté planté là, sous le regard des parents. Elle glisse, dans sa main, son bisounours en peluche préféré, celui avec lequel elle dort tous les soirs, Groschéri, le rose avec des cœurs sur le ventre, et sur sa joue, un bisou tout doux, pour qu’il les emporte avec lui…

 Et effectivement, tout devient différent, pour Juliette qui, chaque soir pourtant, regarde de la fenêtre de sa chambre, celle de Gianni qui reste tristement close, figée.

les flammes des souvenirs

Quand j’étais petite, dans la maison de mes parents, il y avait une cheminée qui réchauffait nos froides soirées auvergnates.

Aussi pour moi, le crépitement des flammes, leur danse sauvage et l’odeur du bois qui se consume est un souvenir très fort, ma madeleine de Proust à moi.

Cette maison d’enfance je l’ai quitté à l’âge de 12 ans lorsque mes parents ont déménagé en ville et depuis je n’avais plus jamais vu brûler de feu au sein de mon foyer.

Cet été, j’ai eu le bonheur de pouvoir acheter ma première maison, une maison qui ressemble beaucoup à celle qui a accueilli mes tendres années.

Au centre du salon en bois, trône une cheminée d’antan, que nous n’avions jamais utilisée… forcément, jusqu’à aujourd’hui.

Après la joie de voir prendre cette première flambée, je suis là, comme hypnotisée à regarder les flammes oranges danser dans l’âtre, probablement centenaire et une valse de souvenirs déferlent.

Je revois, en pensées, ma grand-mère paternelle en train de crocheter de la dentelle, son regard bleu acier et son chignon bien tiré.

Je revois nos Noel enneigés, ma famille encore unie et respire un peu de ce parfum d’éternité que seuls les enfants sont capables d’humer.

Et puis, à mon coeur défendant, un souvenir plus récent qui remonte à une poignée d’hivers et quelques flocons m’assaille et serre ma poitrine.

De retour sur ma terre natale au creux des volcans, j’étais venue pour un dernier adieu à une des femmes qui a le plus compté dans ma vie, j’étais épuisée, submergée par un chagrin de petite fille qui n’a plus envie d’être grande, loin de tout ce qui fait ma vie d’aujourd’hui.

Juste moi, la petite Juliette au creux de ses volcans, qui disait au revoir à une gardienne de son enfance évaporée.

Et puis, un sourire, une main qui se tend et de la chaleur qui se partage autour d’un verre de Bordeaux…des bras qui me serrent et un coeur que je sens battre en dessous d’un gros pull en maille.

Et puis Flo, mon amour d’enfance perdu et retrouvé au détour de la Toile comme un clin d’oeil du destin.

Flo et son sourire qui n’a pas changé malgré les années et le poivre et sel de ses cheveux, malgré ses traits qui se sont durcis, mais toujours Lui, comme un pilier, un phare dans l’obscurité.

Peut-être était-ce dû à la tristesse et au deuil, ou à la nostalgie de l’enfance, mais ce soir-là, à la lueur du feu dans la cheminée de sa maison vichyssoise, je suis retombée amoureuse de ce que nous avions été.

Nous avons vécu une jolie histoire pendant quelques mois et puis la vie ou, peut-être, la raison nous a séparé, mais je n’oublierai jamais ce que j’ai ressenti ce jour-là, ni les semaines suivantes.

Il m’a donné un nouvel espoir, a réanimé de ses doigts ce que je croyais à jamais oublié, une part de moi l’aimera toujours, parce que toujours ne m’a jamais fait peur…

Ce soir alors que j’écris ces quelques mots en regardant encore ces flammes qui me bercent et me réchauffent le coeur, je lui envoie de tendres pensées en espérant qu’il soit heureux.

XOXO

Juliette

confidences aux étoiles

Avec Gael, dans le huis-clos de cette petite maison, la relation se dégrade, jour après jour.

comme un verre en cristal que l’on voit tomber au ralenti…en visualisant déjà les débris épars au sol, sans pouvoir le rattraper.

D’ébriété en gueule de bois, de cris en bouderies, de reproches ouverts en silences désapprobateurs…

elle passe par toutes les nuances de l’arc-en-ciel, la tête ailleurs, l’esprit tourmenté, comme pris dans un manège infernal, bringuebalée entre l’envie de s’envoler de sa jolie cage qui semble s’être refermée sur elle et son sens de la loyauté vis à vis de celui qui l’avait sauvée d’elle-même d’une certaine manière.

Nelson…comme une bulle, un aparté, une respiration qui rythme chacune de ses heures diurnes.

Tous les jours, lorsqu’elle virevolte entre les tables, petite jupette et lèvres carmin, ou lorsqu’elle va s’allonger sur la plage pour faire dorer sa peau de miel, ce prénom la traverse comme une fulgurance qu’elle essaie de chasser d’un revers de main.

Elle essaie de se convaincre qu’il est un peu le grand frère qu’elle aurait aimé avoir, un confident, un ami…

qu’après tout, c’est normal de se manquer en amitié…

Elle refuse d’admettre qu’elle surveille le cadran des horloges et des montres, le coeur noué au bout du balancier.

chaque soir, lorsque le soleil se replie à l’horizon et que les étoiles se reflètent sur l’océan paré d’argent, elle prépare son cocktail sucré, attrape cigarettes et téléphone et s’installe sur la terrasse surplombant le jardin.

Une gorgée de son breuvage… ses yeux se ferment avec délice pour savourer le fracas des vagues contre les rochers au loin et les mouettes qui râlent.

Et puis, elle respire très fort, regarde son écran et compose le numéro planqué sur son portable sous un prénom féminin.

Jamais en retard, toujours présent pour décrocher… Juliette sait qu’il l’attend aussi, même s’ils ne l’ont jamais verbalisé.

Et toujours, redescendre sur terre, précipitamment pour éclater cette bulle hors du temps lorsqu’une voiture s’engouffre dans l’allée, dessiner un sourire et continuer à faire semblant que les nuages partiront un jour, que tout redeviendra comme avant.

Un après-midi, alors qu’elle s’affaire à débarrasser ses derniers vacanciers, elle sent dans son dos, un regard insistant la regarder intensement.

Intérieurement, elle invoque les cieux pour que ce ne soit pas un des ses clients venant encore la draguer, dans un sempiternel cliché estival, ou pire une nouvelle smala en quête d’un goûter de retour de plage.

Un regard vers le fond de la crêperie pour surveiller le chef et elle pivote sur ses talons, sourire commercial plaqué aux lèvres.

Mais…ce n’est pas ce qu’elle se résignait à voir qui se tient face à elle.

Nelson, appuyé négligemment sur le chambranle de la porte, lui sourit en coin, comme s’il était sûr de son effet.

Juliette chancelle, les yeux pétillants de toutes les étoiles de la galaxie.

Elle jette un dernier coup d’oeil à la salle désertée puis à l’horloge et détache ses longs cheveux retenus en chignon, dénoue son tablier, court le déposer à l’office, claque une bise sur la joue de Doudou le patron avant de s’envoler, vers celui qu’elle appelle encore « son amitié clandestine ».