LA DESERTION D’UN MONTAIGU

Suite du Podcast « Touchée…évaporé »

Juliette dort pendant quelques heures d’un sommeil sans rêves et, lorsque le réveil sonne, reste un long moment, hébétée, mortifiée.

Et contemple sa chambre comme une scène de crime, submergée par la honte.

Elle avait trompé Gael…

Elle avait trahi celui qui d’une certaine manière l’avait sauvée d’elle-même et de ses démons.

Maintenant que dire? que faire?

Nelson lui avait joué une scène digne d’une comédie romantique au cinéma, pour s’enfuir en pleine nuit avec ses acolytes, la laissant plantée sur le trottoir comme une pauvre idiote naive.

Humiliée, blessée, elle prend la décision de taire cet épisode à tous: à Gael, à ses colocs et à toutes ses amies…

Pour ne plus jamais y penser, dans l’espoir peut-être d’arriver à se convaincre elle-même, qu’elle avait… simplement rêvé.

Ce matin-là, dans le silence opaque de cette chambre sur l’océan, elle prend la décision de mentir, de dissimuler cette incartade, finie en queue de poisson et jette les draps en boule dans la machine à laver, pour nettoyer à grandes eaux les vestiges de sa nuit adultérine.

Puis, elle file dans la salle de bain, pour récurer son propre corps jusqu’à le rendre écrevisse de tant frotter, comme on efface les preuves, comme elle fait trop souvent.

Enfin, elle maquille ses yeux et sa conscience et reprend son quotidien comme un pantin au bout d’un fil qui s’élime.

Les retrouvailles avec Gael sont glaciales…

Il semble toujours furieux contre elle, sans doute, parce qu’elle n’est pas venue avec lui ce fameux week-end, ou parce qu’elle a choisi d’intégrer ce lycée en ajournant les projets qu’il avait nourri pour eux….

Ou peut-être, qu’il sait…qu’il sent au plus profond sans pouvoir le nommer, ou le prouver, qu’elle a planté un couteau dans le fil qu’elle croyait rouge et qui les unissait depuis plus de deux ans.

Elle n’arrive plus à le regarder dans les yeux, devient fuyante, évitante…et leur histoire continue lentement à s’embourber…

saveur caramel

Dans la voiture qui la raccompagne, elle reste silencieuse, absorbée dans ses pensées, comme prise dans une lutte sans merci, entre sa raison qui la somme de recouvrer ses esprits, de devenir cette Juliette que Gael aimerait tant qu’elle soit et son fichu palpitant qui lui serine une toute autre mélodie.

Elle remercie le ciel d’avoir éloigné, colocs et petit ami pendant trois jours, pour lui offrir, ainsi, un temps inespéré de silence, une respiration, une parenthèse pour y voir plus clair dans ce méli-mélo de sentiments contradictoires.

Elle qui d’ordinaire, maîtrise chacun de ses battements de coeur et de cils, se sent tout à coup, dépassée par le tourbillon qu’elle a elle-même libéré, en ouvrant la boîte de Pandore, un soir de Soleil Levant.

Une part d’elle voudrait oublier, remonter le temps et s’interdire de composer ce numéro exhumé de son sac il y a une poignée de semaines.

Tandis que l’autre, qui semble grandir toujours un peu plus, grignote chaque soir du terrain dans le combat qui les oppose.

Quand elle pénètre enfin dans la maison près de la plage, entièrement plongée dans l’obscurité, Juliette frissonne, submergée par sa peur du noir.

Comme si les démons de jadis soufflaient dans ses cheveux et se trouvaient juste derrière, sa main tremble lorsqu’elle lutte avec la serrure piquée par le sel.

Quand le pêne de la porte cède enfin, elle s’engouffre dans le hall, poursuivie par ses cauchemars et se claquemure, telle une enfant, apeurée par le croquemitaine.

Elle fait le tour de chacune des pièces, comme on cherche à se rassurer qu’aucun monstre ne se cache dans un recoin, puis intercepte cigarettes, briquet et plaid moelleux.

Se sert un verre d’une bouteille de Chardonnay, posée là sur le comptoir d’une cuisine trop bien rangée et fait coulisser la porte-fenêtre de la baie vitrée.

La lune tout en rondeur semble l’y attendre, baignant la terrasse d’une douce aura blanche.

Juliette se pose pour la contempler et chercher dans son visage bienveillant, les réponses aux questions qu’elle n’ose formuler à haute voix mais qui lui martèlent la tête, comme dans une ritournelle.

Epuisée, elle s’endort là…puis se réveille quelques heures plus tard, mordue par le froid de la nuit océane.

Groggy, elle se faufile dans sa chambre et se glisse sous la couette toute habillée, en cherchant du museau, une odeur familière piégée dans le coton des oreillers.

Lorsque le soleil remplace dans les cieux son amour impossible ,

Juliette elle reprend sa routine de petite serveuse estivale, enfile son déguisement et galope après son bus, pour enchaîner les commandes, les sourires, les heures, et les regards furtifs vers l’avenue qui reste désespérément vide de Lui.

Comme une automate, au bout de son fil, elle termine sa journée en mode « pilote-automatique » et rentre l’âme en berne à la maison, pour dissiper ses nuages sous la douche.

Sous l’eau brûlante qui ruisselle, elle planifie sa soirée dans le calme, son rencard avec son plaid, la lune et le silence.

Il lui semble entendre la sonnerie de son portable chanter au loin, mais elle laisse la messagerie se charger de l’opportun qui insiste et rappelle encore…

Lorsque l’eau commence à tiédir; elle soupire, enturbanne ses cheveux et son corps ruisselant dans des serviettes molletonnées, allume une cigarette et regarde l’écran de son téléphone.

Trois fois un même numéro qu’elle ne connait pas et qui s’acharne à nouveau.

Elle décroche sans un mot attendant que l’intrus se présente.

Gwen…l’ombre de Nelson…bizarre… qu’est-ce qu’il me veut lui?

« Oui ? Qu’est-ce qu’il y a ? » 

« Ecoute, comme tu sais, Nel est parti pour New York mais il m’a laissé un truc pour toi et faut que je te le donne ce soir impérativement, on vient te chercher à 22h ! » 

piquée par le ton péremptoire de cet individu qu’elle connait à peine, elle se braque et refuse tout net.

Elle avait prévu une soirée calme, centrée sur elle et les réponses qu’elle se devait de trouver au fond d’elle-même.

L’autre insiste sur le caractère urgent de ce rendez-soir… Ce soir ou jamais!

Elle soupire, regarde l’heure et le miroir qui lui renvoie son visage démaquillé, sans artifice. 

Elle a intérêt à être canon cette surprise, Gwenok pour 22h… » 

« ok à tout à l’heure… Ah oui Juliette, ne met pas de talons ! »  

Et il raccroche.

La curiosité l’avait emportée sur son besoin d’introspection et elle se prépare en trompant les minutes à attendre ce rendez-vous étrange.

Lorsqu’elle entend la voiture s’immiscer dans l’allée, Juliette vérifie une dernière fois son reflet dans la psyché, laisse passer quelques minutes pour ne pas avoir l’air de se précipiter et descend, en feignant la nonchalance….

confidences aux etoiles

confidences aux étoiles par Juliette

Avec Gael, dans le huis-clos de cette petite maison, la relation se dégrade, jour après jour.

comme un verre en cristal que l’on voit tomber au ralenti…en visualisant déjà les débris épars au sol, sans pouvoir le rattraper.

D’ébriété en gueule de bois, de cris en bouderies, de reproches ouverts en silences désapprobateurs…

elle passe par toutes les nuances de l’arc-en-ciel, la tête ailleurs, l’esprit tourmenté, comme pris dans un manège infernal, bringuebalée entre l’envie de s’envoler de sa jolie cage qui semble s’être refermée sur elle et son sens de la loyauté vis à vis de celui qui l’avait sauvée d’elle-même d’une certaine manière.

Nelson…comme une bulle, un aparté, une respiration qui rythme chacune de ses heures diurnes.

Tous les jours, lorsqu’elle virevolte entre les tables, petite jupette et lèvres carmin, ou lorsqu’elle va s’allonger sur la plage pour faire dorer sa peau de miel, ce prénom la traverse comme une fulgurance qu’elle essaie de chasser d’un revers de main.

Elle essaie de se convaincre qu’il est un peu le grand frère qu’elle aurait aimé avoir, un confident, un ami…

qu’après tout, c’est normal de se manquer en amitié…

Elle refuse d’admettre qu’elle surveille le cadran des horloges et des montres, le coeur noué au bout du balancier.

chaque soir, lorsque le soleil se replie à l’horizon et que les étoiles se reflètent sur l’océan paré d’argent, elle prépare son cocktail sucré, attrape cigarettes et téléphone et s’installe sur la terrasse surplombant le jardin.

Une gorgée de son breuvage… ses yeux se ferment avec délice pour savourer le fracas des vagues contre les rochers au loin et les mouettes qui râlent.

Et puis, elle respire très fort, regarde son écran et compose le numéro planqué sur son portable sous un prénom féminin.

Jamais en retard, toujours présent pour décrocher… Juliette sait qu’il l’attend aussi, même s’ils ne l’ont jamais verbalisé.

Et toujours, redescendre sur terre, précipitamment pour éclater cette bulle hors du temps lorsqu’une voiture s’engouffre dans l’allée, dessiner un sourire et continuer à faire semblant que les nuages partiront un jour, que tout redeviendra comme avant.

Un après-midi, alors qu’elle s’affaire à débarrasser ses derniers vacanciers, elle sent dans son dos, un regard insistant la regarder intensement.

Intérieurement, elle invoque les cieux pour que ce ne soit pas un des ses clients venant encore la draguer, dans un sempiternel cliché estival, ou pire une nouvelle smala en quête d’un goûter de retour de plage.

Un regard vers le fond de la crêperie pour surveiller le chef et elle pivote sur ses talons, sourire commercial plaqué aux lèvres.

Mais…ce n’est pas ce qu’elle se résignait à voir qui se tient face à elle.

Nelson, appuyé négligemment sur le chambranle de la porte, lui sourit en coin, comme s’il était sûr de son effet.

Juliette chancelle, les yeux pétillants de toutes les étoiles de la galaxie.

Elle jette un dernier coup d’oeil à la salle désertée puis à l’horloge et détache ses longs cheveux retenus en chignon, dénoue son tablier, court le déposer à l’office, claque une bise sur la joue de Doudou le patron avant de s’envoler, vers celui qu’elle appelle encore « son amitié clandestine ».

Interminable tango

(suite de l’extrait en Podcast: Effluves de combat)

A bout de force, de larmes, repus de leurs sauvages étreintes sur la table de la cuisine et sur lit, transformés pour l’heure en champs de bataille, ils s’endorment, épuisés.

Quand ils émergent de la ouate brumeuse, l’aurore d’un dimanche gris perle perçant à travers les fenêtres nues, les corps se séparent brutalement, comme piqués par d’invisibles dards.

Chacun érige un nouveau rempart à mesure que le textile revêt sa propre enveloppe charnelle, comme on se drape de certitudes, au fur et à mesure…

Et les pourparlers reprennent, dans un interminable tango, où l’un et l’autre avancent ses arguments, les brodant de tendresse puis les envenimant d’épines, jusqu’au grand final.

Car dans le duel qui les oppose, un des danseurs doit plier et poser genou à terre…nécessairement…

pour continuer à faire danser un temps ce couple de carton, comme avant.

C’est Lui qui perd…

Il abdique et cède…sur tout..il renonce à lui dicter ses choix, accepte de prendre un appartement à St Nazaire pour qu’elle puisse aller au Lycée expérimental.

Il abandonne la robe blanche et les bottes en caoutchouc, dans ce qu’il voit probablement comme une ultime preuve d’amour…

On maquille, on dissimule les ressentiments… on joue à faire semblant que tout va bien, que rien n’a changé et ne changera jamais.

Juliette perçoit pourtant dans l’azur de ses yeux, comme un éclat métallique nouveau, une colère qui dort encore mais qu’un effleurement suffirait à embraser.

Elle sent son regard, presque glacial se poser sur elle furtivement, avec la régularité d’un métronome diabolique, dans une rancœur qui ne dit pas son nom, mais qui gronde, comme une tempête qui point à l’horizon…

Juliette ressens dans chacun de ses atomes que le vent a définitivement tourné ce fameux soir au bord de la route, dans une nouvelle crise de démence du chef d’orchestre, qui mène son Destin à la baguette…

Pétales écarlates

Lorsqu’elle pénètre dans l’appartement, après un simple échange de prénoms, Juliette cherche des yeux son ami Arthur, peu encline à rester seule avec ce drôle de type…

L’inconnu toujours souriant mais silencieux se glisse dans la salle de bain pour lui ramener une serviette.

Arthur sort de la cuisine, l’observe une seconde et semble lire dans ses prunelles la scène qui vient de se jouer.

Pourtant, il a la délicatesse de ne rien dire devant celui qui se prénomme Nelson et se contente de la serrer dans ses bras de presque grand-frère, puis s’empresse de lui préparer un mug de thé.

Juliette, elle, en profite pour se faufiler dans la salle de bain.

Là elle farfouille dans son sac en quête de fringues sèches, se redonne une contenance et redessine sa carapace au eye-liner.

Elle tourne comme un lion en cage, déambule entre les murs, ressasse, enrage et…maudit Gael sur plusieurs générations.

Soudainement, l’appartement se remplit d’une cohorte de lycéens bruyants.

Elle avait complètement oublié cette foutue soirée !

Juliette, qui sent poindre la migraine et aurait surtout besoin de solitude se terre dans la cuisine, au motif de faire: spaghettis carbonara, crêpes, vaisselle et tout ce qui lui donne une excuse pour échapper à la foule, sans paraitre complément antisociale.

Elle jure, s’énerve, se brûle, hurle de colère plus que de douleur…

Elle s’imagine, à tort que ses vociférations sont couvertes par le raffut qui sévit dans la pièce à côté.

Un bruit de textile dans l’encadrement de la porte, lui fait prendre conscience qu’elle n’est pas seule…

Elle pivote et toise le type de tout à l’heure qui la regarde, avec son sempiternel sourire en coin.

INCROYABLE COMME IL L’AGACE!!

Il s’approche, en terrain conquis, et lui tend la main, comme pour lui serrer, dans un simulacre de présentation formelle.

Juliette lève un sourcil, un brin moqueuse et lui offre mollement la sienne.

Le contact de cette peau provoque, encore, une étincelle qui galope le long de son échine.

Juliette lâche précipitamment ses doigts, comme électrocutée.

Elle s’éloigne à grands pas, pour se rapprocher de la marmite en ébullition et s’absorbe dans sa comtemplation.

Butée, elle attend qu’il s’en aille, pour reprendre peu à peu son souffle, en se giflant intérieurement.

Bien plus tard, elle se glisse, seule, toute habillée dans le lit d’Arthur qui lui prête, galamment, et commence à s’apaiser.

Ses yeux se ferment, sa respiration devient plus profonde…

Lorsque la porte coulisse.

Juliette soupire en son for intérieur et rallume la lumière.

Pour se retrouver nez à nez avec un freluquet, qu’elle ne connait pas et qui prétend qu’Arthur lui a dit de venir s’allonger ici.

Juliette d’abord méfiante, se résigne, épuisée.

Elle le met en garde, pourtant….

« ne t’approche pas, je mords! »

avant d’appuyer de nouveau sur l’interrupteur.

Un bruit de tissu puis une sale patte sur sa cuisse, quelques secondes plus tard, lui font comprendre que le message manquait de clarté.

Dans la pénombre, elle se redresse sur ses avant-bras et se met à brailler sur le gougnafier.

Il approche encore son buste et tente de l’embrasser.

Le poing de Juliette fend l’air, la lèvre intruse éclate.

Cette fois c’est à son tour à lui de beugler.

La rage, la frustration mêlées de colère continuent de se déverser en Juliette qui arme de nouveau son bras pour frapper encore, presque à l’aveugle.

Mais, elle n’en a pas le temps…

La porte glisse à nouveau, des bras puissants se jetent sur le freluquet, l’empoignent pour le soulever du lit.

Un poing s’abat sur l’arcade sourcilière du braillard…

puis le nouveau venu porte l’assaillant devenu pantin, hors de la pièce et de l’appartement.

Elle entend des voix d’hommes qui parlent dans le couloir puis Arthur se glisse dans la chambre et entoure Juliette de ses bras réconfortants..

« Je suis désolé, ma Juliette… Je ne le connais pas ce type, il s’est incrusté…

Tu leur fais perdre la tête à tous ces hétéros, Bébé ! « 

Aucun mot ne vient… Elle ne peut pas lui dire à quel point il a raison..

Elle fait ressortir le pire de l’homme, ce qu’il y a de plus animal..

« Silencieuse, elle hoche la tête en contemplant, entre fascination et écœurement, les pétales écarlates éclaboussés.. «