L’arme du crime en dentelle #extrait 27 Une anonyme au bout du fil

Ses pieds absorbent le choc, plus violent quand même que ce qu’elle imaginait.

Une de ses chevilles a morflé mais qu’importe, elle entre en courant dans le bar, quelqu’un l’interpelle, elle ne répond pas et trace, à bout de souffle.

Ses yeux continuent de pleuvoir, tandis qu’elle court dans les rues biarrotes jusqu’au porche de la veille. Mais était-ce seulement la veille ? Ou il y a une centaine d’années ? Elle ne sait plus…

Juliette tente de contrôler les tremblements de ses membres et effacer les coulures de son maquillage, remet de l’ordre dans sa tenue, ajuste sa robe restée intacte, referme sa fine chemise. Et s’aperçoit qu’elle a oublié sa petite culotte…cette simple idée fait renaître le flot des larmes qui venaient seulement de se tarir un peu. Elle pense à ce petit bout de coton blanc fleuri qui ne lui avait pas servi de rempart contre l’ignominie mais qui fera peut-être office de sordide trophée aux loups qui lui ont volé son innocence.

Prostrée sous son porche d’accueil, elle regarde le ciel, comme pour trouver dans la blancheur immaculée des nuages d’été, d’impossibles réponses à l’inexcusable.

Elle se sent poisseuse, tachée de leurs peaux, puante de leurs odeurs, comme recouverte d’une boue fétide et collante. Même le simple fait de respirer lui fait mal. Sa peau la démange, la brûle comme sous la morsure d’innombrables parasites invisibles. Se laver comme une nécessité d’urgence absolue pour noyer l’affront, la violence, la douleur, se doucher…et oublier.

Alors, Juliette tente de puiser la force qu’il lui reste, peut-être planquée dans un atome de ce corps meurtri, pour rentrer chez ses parents. En priant pour qu’ils ne posent pas de questions, qu’ils ne voient pas sur elle la marque du déshonneur et de la honte.

Elle n’aurait pas la force d’affronter un nouvel interrogatoire ou la suspicion de leurs regards.

Par « chance » elle est seule…

Elle se glisse dans la salle de bain, fait couler l’eau jusqu’à ce qu’elle en soit brûlante, à la limite du supportable et finit par se laisser glisser, sous ce flot continue, le long de la paroi tant ses jambes refusent de la porter davantage. Soudain, elle entend, à travers le brouillard qui l’habite désormais, ses parents et sa sœur parler dans le salon.

Elle voit sa robe et sa chemise jetées au sol, près de la douche, comme armes du crime et mobiles à la fois. Un goût de bile mêlé de sang inonde sa bouche, à force de se mordre les lèvres en un tic, qu’elle n’avait pas hier.

Son corps cramoisi brûle et gratte encore, mais la température de l’eau chute et n’anesthésie plus rien.

Elle regarde ses cuisses, griffées, rougies par des égratignures qu’elle a dû s’infliger à force de frotter cette peau coupable de n’avoir su se défendre, se battre ou s’enfuir.

Et puis quelle idée d’aller dans cette chambre d’hôtel ! Juliette ! c’est ta faute, bordel, martèle sa petite voix, mauvaise, t’es vraiment trop conne, ils ont dû croire que tu y allais pour ça.

Ses parents s’impatientent, sa mère crie à travers la porte :

─ Juliette, à table ! Garde de l’eau pour les autres !

Les mots se fraient un chemin laborieux dans le tourbillon oppressant sa boite crânienne. Manger ? Pour quoi faire ? Servir de carburant à un corps qui ne sert plus à rien ? Comme un spectre évanescent, elle sort de la cabine de douche, s’habille au hasard de ce que ses mains inutiles trouvent dans son placard de substitution et y planque, tout au fond, sa robe accusatrice.

Elle s’occupera de la brûler plus tard, dans les vestiges d’un feu sauvage sur une plage plusieurs années plus tard.

des questions en ritournelle #extrait 4 L’anonyme intime

Un instant de silence pesant s’écoule avant que Johana, semblant reprendre ses esprits à son tour, ne me jette un regard lourd de sens et se faufile sans un mot dans le couloir en direction de la salle de bains.

Moi, toujours sonnée, j’observe l’écran de ce fichu téléphone qui clignote, assailli par les notifications que je décide d’ignorer pour le moment, obnubilée par l’image de cette main posée tout près, il y a une minute, seulement.

QU’EST-CE QU’IL CHERCHAIT ? QU’EST-CE QU’IL FAISAIT EN PLANQUE SOUS LE LIT ? ET SI FINALEMENT C’ÉTAIT LUI ?

L’anonyme qui me poursuit depuis des semaines, faisant partie de mon quotidien sans même que je ne puisse l’identifier.

« Mais non ! c’est impossible ! William, aussi, reçoit tout un tas de saloperies… ça ne peut pas être lui. Et puis comment il pourrait savoir tout ça ? tu perds la tête ma pauvre… »

A chaque message qu’il reçoit, il semble vieillir de dix ans tant la tournure des phrases qui lui sont adressées est plus agressive, violente. Cette personne qui se présentait au début auprès de moi, comme « quelqu’un qui me veut du bien » semble clairement vouloir l’anéantir. Comme si finalement, je n’étais qu’un dommage collatéral, ou une arme cousue main, comme si la vengeance dont nous sommes la cible lui était destinée. Mais par qui ? Que cachait William à travers ses silences ? Qui voulait lui nuire à ce point, en m’éclaboussant aussi, en m’utilisant pour l’atteindre encore davantage ?

Et même si je le soupçonne de me taire des éléments déterminants dans l’identification de l’anonyme qui s’acharne sur nous depuis des semaines, je ne pense pas Will capable de feindre à ce point, tant il semble abasourdi par la vague qui nous submerge, mais en réalité, je ne sais plus vraiment. Connait-on vraiment les gens avec qui nous vivons ? Que devient l’amour quand il s’en va ? Est-ce qu’il se transforme obligatoirement en haine ou se déverse-t-il plus loin sur un autre couple d’amoureux comme une fine pluie d’été ou des pétales de cerisier japonais ?

Depuis que je lui ai annoncé que je le quittais, William oscille entre coups de colère et excès de romantisme. Comme s’il ignorait encore s’il devait tenter de me conter fleurette ou me livrer une guerre sans merci. Je ne sais plus vraiment à qui j’ai affaire, tant le comportement de mon mari fluctue au fil des heures.

Et si, finalement, je ne l’avais jamais vraiment connu ?

Et si, je ne m’étais laissée charmer que par un masque de cire qui dissimulait jusqu’à présent et à la perfection, la couleur de son âme torturée ?

Tour à tour, agneau puis loup, je le sais désormais capable de violences morales et physiques, capable du pire quand il perd la main. Et pourtant, cette fois-ci, je suis littéralement coincée dans une vie qui n’est pas la mienne. Je ne peux tout simplement pas me permettre de partir du jour au lendemain comme je l’avais toujours fait quand mon ciel tournait à l’orage.

Je ne suis plus seule avec Muffin mon cocker anglais, désormais, mais j’ai charge d’âme et me dois à tout prix de garder la tête froide. Alors je me récite comme un mantra ce qu’il me faut mettre en place pour éviter la casse : Ne pas paniquer, ne pas m’enfuir, dénicher un logement correct pour Fleur et moi, saisir un juge aux Affaires Familiales pour organiser la garde de la petite, obtenir le divorce et surtout, d’ici là, éviter tout dérapage avec celui qui n’est désormais plus que le père de notre enfant. 

(Un nouvel extrait bientôt!)

Moi, Juliette #extrait 1 L’anonyme intime

Je ne sais précisément à quel moment, ma vie s’est mise à dérailler…je ne pourrais définir à quel instant la magie de l’enfance s’est envolée… 

Était-ce dans cette chambre miteuse, lorsque, pendant cet été adolescent, on m’avait fait la haine et assassiné mon enfant intérieur ou alors était-ce bien avant ? 

J’avais cru mourir souvent, m’étais relevée pourtant, j’avais réussi à reconstruire ma vie, réappris à faire confiance. J’avais offert l’amour qu’il me restait, donné la vie à une petite fée et puiser toute ma force pour combattre mes démons les uns après les autres mais… 

Alors que je me suis mariée il y a seulement quelques mois, tout dérape à nouveau. L’homme que j’ai épousé me dévoile le pire alors que je rêvais du meilleur sans compter cette ombre menaçante qui rôde autour de nous, sans que je ne sache comment la contrer. 

Depuis des semaines, je suis harcelée de messages anonymes, effrayants de précision sur ce qui fait ma vie, actuelle et passée. 

La violence a décidé de prendre sa revanche et s’infiltre à l’intérieur et à l’extérieur de mes murs. 

Je vais devoir la débusquer et reprendre ma vie en main pour ne surtout pas laisser gagner la noirceur. 

Du mascara sur l’oreiller #extrait 27 Une anonyme au bout du fil

Elle ne voit toujours rien d’autre que le blanc du drap mouillé et zébré du noir qui coule de ses yeux.

Lorsqu’une main se dégage, elle est aussitôt remplacée par une poigne encore plus forte.

Et toujours ce va et vient incessant et ces garçons qui s’exhortent au-dessus de son corps prisonnier.

Elle voudrait quitter cette enveloppe charnelle abîmée, malmenée ; devenir papillon pour s’envoler, ne plus rien sentir de ces coulures visqueuses et chaudes sur ses cuisses et cette douleur cuisante, violente, juste devenir éthérée.

Lorsqu’ils arrêtent de s’agiter au-dessus d’elle, des dents lui mordent une fesse, comme un dernier outrage, une marque au fer rouge pour l’asservir encore davantage.

Puis l’emprise des mains s’évanouit enfin.

Ils s’éloignent dans la chambre en discutant et riant comme si de rien n’était, la laissent inerte sur le lit souillé. Juliette n’ose bouger franchement mais tourne légèrement la tête pour respirer et regarder la scène autour. Elle les voit alors sur un des lits jumeaux, en train de rouler ce qui semble être un joint.

La porte de la salle de bain est ouverte, à une enjambée ou deux du lit, juste en face d’elle.

Derrière un pan de cheveux, Juliette regarde ses bourreaux, qui l’ignorent complètement.

Elle est juste une distraction qui a fini de les amuser et qu’ils laissent traîner, inutile, comme la poupée de chiffon qu’elle est devenue sous leurs griffes. Elle ne sait combien de temps à durer son calvaire, ni ce qu’il va se passer maintenant. Ils vont sans doute faire quelque chose, quand ils auront écrasé leur pétard ; et ne vont certainement pas laisse choir une poupée désarticulée.

Elle doit bouger « Maintenant, Juliette !» s’enjoint -elle intérieurement. Un dernier coup d’œil à la meute, puis elle roule sur le dos, récupère ses sandales au pied du lit, saute dans la salle de bain et tourne le verrou.

Elle se fige devant le miroir crasseux et observe l’image qu’il lui renvoie, ses yeux exorbités de terreur et de haine, son visage, marbré de noir et ses longs cheveux, ébouriffés.

Son ventre se révulse, elle vomit. Quelqu’un essaie d’ouvrir la porte de son refuge, elle voit la poignée se baisser et se relever sans cesse, ça tambourine…

Putain mais je fais quoi, peine-t-elle à réfléchir. Faut que je me barre.

Mais ne peut se résoudre à passer devant eux, c’est ce qu’elle a essayé de faire tout à l’heure, et ça entraîné…tout ça. Elle refuse, ne serait-ce que mentalement, de nommer ce qui vient de se passer.

Tant pis, elle ouvre la fenêtre, regarde en bas pour estimer la hauteur. En dessous, c’est la terrasse encore déserte du bar, pourtant déjà ouvert à cette heure du matin. Si on est toujours le matin, elle ne sait plus.De toute façon, elle est déjà morte à l’intérieur, ce corps n’est plus, alors…

Elle saute.

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Les trois épées #extrait 26 Une anonyme au bout du fil

Ils sont tous les trois en caleçon et Juliette, à quinze ans, n’a pas l’habitude de voir des garçons si peu habillés.Elle a l’impression d’être une intruse, ne se sent pas à sa place.

Pourtant, elle s’assoit sur le lit en tirant sur le bas de sa robe.

Les garçons échangent un regard puis comme si Greg avait lancé un ordre silencieux, Jules et Florian se lèvent, quittent la chambre et ferment la porte. Une vieille porte en bois, avec une serrure à l’ancienne.

Greg lui prend la main et l’allonge à côté d’elle. Il l’embrasse dans le cou et descend de plus en plus vers sa poitrine. D’abord enivrant, l’insistance de ce baiser la fait rapidement se raidir, elle réajuste sa robe pour l’empêcher de dévoiler son soutien-gorge. De sa main gauche, il remonte le long de ses cuisses tout en continuant de plaquer sa bouche contre son corps, Juliette se crispe, et lui demande d’arrêter.

Pendant qu’il continue à faire semblant de ne pas entendre, elle perçoit par-dessus les bruits de bouche de Greg, un bruissement derrière la porte et voit un iris marron la fixer à travers la serrure, orpheline de clef. Quelqu’un est en train de les observer !

Elle se relève d’un bond, repousse violemment Grégory et va pour sortir. Mais soudain, la porte s’ouvre, les deux autres s’engouffrent dans la chambre, et ferme à l’aide d’un antique trousseau apparu comme par magie.

Juliette essaye de les esquiver et de passer derrière eux mais Julien l’attrape par le bras et la jette sur le lit, en la faisant pivoter, comme une pauvre poupée.Elle hurle, Grégory la gifle à toute volée.

Sonnée, elle retombe sur le lit, tente de se relever mais un bras de titan la retourne sur le ventre et la maintient ainsi en appuyant sur son dos, au creux de ses reins.Une autre main qu’elle n’identifie pas, plaque sa nuque contre le matelas, l’empêchant presque de respirer. D’autres mains encore, comme sortantes d’un monstre aux multiples bras lui enserrent les chevilles.

Elle est immobilisée, ses cris désespérés s’étouffant, en vain dans les draps.

Elle sent le goût alcalin de ses larmes dans la bouche et entend ses propres suppliques assourdies par le textile qui entrave son visage. Brusquement, on lui arrache sa petite culotte.

Elle essaie de tortiller son corps pour échapper à l’emprise, on lui répond par des rires.

Soudain, une déchirure dans ses entrailles, comme une épée qui pénètre et fouille son intimité dans un va et vient d’une violence si inouïe qu’elle lutte pour ne pas s’évanouir, 

Au moins rester consciente…Ne pas céder.

Il y aura trois épées, à tour de rôle.