Fureur et auto-stop

Dès qu’elle le voit à la sortie du lycée, ce vendredi-là, elle lit tout de suite, sur le visage de Gael, la colère contenue.

Ses traits sont tirés, ses lèvres pincées.

Elle y dépose un bref baiser qu’il ne lui rend pas, et s’installe dans la voiture, anxieuse mais déterminée.

Tout de suite, Juliette se décide à briser le silence qui semble figer, déjà, l’habitacle entier.

D’une voix qu’elle maquille de légèreté, elle raconte sa semaine loin de lui, au lycée expérimental et lui fait part de sa décision d’y intégrer une classe de Première dès le mois de septembre.

Gaël, d’abord silencieux, persifle, ironise puis s’oppose fermement.

Juliette se doutait bien qu’il réagirait mal, puisque depuis des mois il lui décrivait un avenir rose bonbon, les pieds dans des bottes de caoutchouc…

Et certainement PAS, un où il serait question d’user ses jeans sur les chaises d’un lycée bizarre, qui semblait sortir de tous les radars de contrôle.

Mais elle n’imaginait pas une telle violence dans ses propos, un tel sarcasme dans sa bouche.

La colère monte en elle, comme le magma dans un volcan et se déverse en flots acides.

Quand on la pique, Juliette toujours surenchérit, c’est dans son tempérament, elle ne sait pas faire le dos rond.

Et pourquoi le ferait-elle?

Pourquoi devrait-elle le convaincre du bien-fondé des choix qu’elle est amenée à faire?

Elle était partie de chez ses parents justement pour ne plus être obligée de rendre de comptes, alors ce n’est certainement pas lui qui imposera quoique ce soit.

Même si elle l’aime, il ne dictera pas sa loi.

A cet instant, c’est comme si ses yeux s’ouvraient pour le voir tel qu’il était réellement.

Finalement pas vraiment différent d’un autre.

De frustration, de déception, elle hurle.

Il donne un brusque coup de volant, la voiture fait une embardée, pour se garer sur le bas-côté.

Il tourne la tête, un sourire mauvais en coin et lui ordonne de descendre.

Dehors, il tombe des cordes et elle perçoit dans son regard, comme de la puissance victorieuse d’un homme qui pense déjà qu’il a gagné.

Ne pas plier, jamais…

Juliette le toise de tout son dédain, dresse un majestueux majeur et sort sous les sanglots du ciel.

Elle claque les portières et avance de quelques pas à contre sens.

Le moteur rugit, la voiture file…sans elle.

Trempée jusqu’aux os, abasourdie par la scène qu’elle vient de vivre et surtout folle de rage, elle s’emmitoufle comme elle peut dans sa fine veste en jean et tend le pouce, en priant qu’une belle âme s’arrête bientôt.

Même le ciel semble avoir de la peine pour elle, car très vite, un type s’arrête, visiblement très étonnée de voir une fille toute seule, sur la bande d’arrêt d’urgence, le visage zébré de noir, grelottante des pieds à la tête, écumant de colère.

Elle prétexte un problème mécanique, pour ne pas attirer davantage de questions.

Galant, l’inconnu motorisé, monte le chauffage et fait demi-tour au prochain embranchement pour la ramener à St Nazaire et la déposer devant le numéro qu’elle lui a indiqué.

Juliette, après l’avoir remercié une dizaine de fois, sonne à la porte de l’appartement de rez-de-chaussée et attend, impatiemment, qu’Arthur, un nouvel ami rencontré cette semaine lui offre hospitalité et serviettes pour se réchauffer.

Elle imagine déjà le thé fumant qu’il va lui servir et les confidences acerbes qu’elle va lui apporter sur un plateau d’argent.

Mais à la place d’Arthur, c’est un type à la peau ébène et les cheveux tressés en Dreadlocks qui vient lui ouvrir, en chaussettes et baggy.

Les yeux de Juliette s’écarquillent, elle se recule de quelques pas pour vérifier qu’elle est bien à la bonne adresse.

S’imaginant déjà devoir repartir sous l’averse, sans savoir vraiment où aller.

Mais le type sourit et l’informe que « pas de panique, je suis un ami d’Arthur, rentre vite, tu es trempée »

Waouww il a le sens de l’observation celui-là!

Juliette rougit intérieurement parce qu’elle se doute bien qu’elle doit pas être très jolie à voir en cet instant.

Foutu maquillage non waterproof!

Le drôle de type attrape son gros sac bordeaux pour la soulager de son poids, en la frôlant par mégarde.

Le contact de sa peau provoque une décharge électrique qui semble se diffuser le long de l’épine dorsale de Juliette pour s’évanouir dans ses reins.

D’un geste de la tête, elle disperse cette sensation, pas le temps, pas envie…

Et glacée, le suit dans l’appartement, troublée par ce ressenti fugace qui l’accompagnera pourtant pour le reste de sa vie, quand il sera dans les parages…

Publié par

auteure inspirée par les renaissances qui jalonnent nos vies... sur le fil des confidences

2 commentaires sur « Fureur et auto-stop »

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